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Maître Reda KOHEN
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Midgar Studio en liquidation judiciaire : que deviennent Edge of Memories, les salariés, les prestataires et les créanciers ?

La fermeture de Midgar Studio et sa liquidation judiciaire ont placé un jeu presque terminé, une équipe de développement et de nombreux partenaires dans une situation juridique difficile à lire. Les annonces publiques selon lesquelles Edge of Memories doit encore sortir en 2026 ne suffisent pas à répondre aux questions des joueurs, des salariés, des prestataires ou des créanciers. Une société peut cesser son activité tout en conservant des actifs numériques, des contrats, des droits de propriété intellectuelle et des obligations à traiter. Ces éléments peuvent être exploités, cédés, poursuivis ou contestés selon les actes signés et les décisions prises dans la procédure. Le point essentiel est donc de séparer la communication sur le jeu de la situation juridique de chacun. Qui détient le code, les personnages, la musique, la marque et les comptes de distribution ? Quel contrat lie le studio à l’éditeur ou au joueur ? Quelle créance doit être déclarée, à qui et avec quelles pièces ? Cet article présente la méthode applicable à partir des règles de la liquidation judiciaire, du droit d’auteur et du droit du travail. Il ne remplace pas l’examen du jugement, des contrats et des notifications reçues par chaque personne concernée.

I. Midgar Studio en liquidation judiciaire : que deviennent le jeu, les droits et les contrats ?

A. Liquidation judiciaire : qui contrôle les actifs et peut encore organiser la sortie du jeu ?

La première erreur consiste à confondre la fermeture d’un studio, la liquidation de la société qui l’exploite, la situation de son actionnaire et le devenir commercial d’un jeu. Ces quatre sujets se recoupent, mais ils ne produisent pas les mêmes effets. Les informations publiques disponibles à la date de publication font état d’une procédure ayant conduit Midgar Studio vers la liquidation judiciaire. Elles indiquent également que l’éditeur Nacon entend maintenir la sortie de Edge of Memories, avec une petite équipe chargée des dernières opérations techniques. Cette annonce commerciale est importante pour le public, mais elle ne constitue ni un jugement de cession, ni un inventaire des droits, ni une décision sur les créances.

Une filiale reste une personne morale distincte de son actionnaire. La détention de la totalité ou d’une partie de son capital ne signifie pas que l’actionnaire est propriétaire, à titre personnel, de chaque fichier, contrat ou droit appartenant à la filiale. Les actifs sont inscrits dans le patrimoine de la société. Leur transfert vers une autre société, leur licence ou leur exploitation après l’ouverture de la procédure doivent reposer sur un contrat opposable, une décision de l’organe compétent ou une opération autorisée dans le cadre collectif. Une déclaration publique peut exprimer une intention, mais elle ne remplace pas la preuve de cette chaîne juridique.

Le cadre de départ est l’article L. 640-1 du code de commerce. La liquidation judiciaire est destinée au débiteur en cessation des paiements lorsque le redressement est manifestement impossible. Elle vise à mettre fin à l’activité ou à réaliser le patrimoine par une cession globale ou séparée. Cela ne veut pas dire que chaque activité s’arrête à la seconde où le jugement est prononcé. La procédure peut nécessiter une poursuite brève, une conservation technique, une finalisation minimale ou une recherche de repreneur afin d’obtenir un meilleur prix et de préserver les droits des créanciers.

Le jugement modifie cependant la capacité de la société à administrer ses biens. L’article L. 641-9 du code de commerce prévoit que le jugement de liquidation emporte, à compter de sa date, le dessaisissement du débiteur pour l’administration et la disposition de ses biens. Le texte parle de « dessaisissement pour le débiteur de l’administration et de la disposition de ses biens ». Les droits et actions patrimoniaux sont, pendant la liquidation, exercés par le liquidateur. La société ne peut donc pas décider seule de vendre le code source, de concéder une licence mondiale, de céder une marque ou de conclure un accord qui réduirait le gage collectif.

Le liquidateur n’est pas le propriétaire économique des actifs. Il exerce une mission de réalisation et de représentation dans l’intérêt de la procédure. L’article L. 641-4 du code de commerce lui confie notamment les opérations de liquidation et la vérification des créances. Il peut engager ou poursuivre les actions qui concernent le patrimoine du débiteur, organiser la conservation des données utiles, demander la remise des documents et négocier les opérations nécessaires sous le contrôle des organes de la procédure. Un ancien dirigeant, un salarié, un actionnaire ou un éditeur ne peut pas se substituer à lui pour disposer librement d’un actif appartenant à la société.

Plusieurs issues sont juridiquement possibles pour un jeu vidéo en cours de finalisation :

  • les droits d’exploitation peuvent avoir été cédés ou licenciés avant l’ouverture de la procédure, de façon totale ou partielle, à condition que le contrat couvre réellement les plateformes, territoires, durées, versions et modes d’exploitation concernés ;
  • la société en liquidation peut détenir certains actifs et le liquidateur peut les vendre, ensemble ou séparément, à un repreneur ;
  • un contrat en cours peut être poursuivi temporairement si la procédure dispose des moyens de payer la prestation nécessaire ;
  • des droits peuvent rester entre les mains de plusieurs auteurs, prestataires, éditeurs, sociétés de gestion ou titulaires de marques, ce qui impose de reconstituer la chaîne avant toute exploitation.

La poursuite provisoire de l’activité est encadrée par l’article L. 641-10 du code de commerce. Lorsque la cession totale ou partielle est envisageable ou que l’intérêt public ou celui des créanciers le commande, le tribunal peut autoriser une continuation pendant la période nécessaire à la préparation de cette opération. Pour un jeu, cette période peut servir à sécuriser les dépôts, corriger une version console, fournir une build au distributeur, préserver les comptes développeur ou transmettre les éléments techniques à un repreneur. Elle ne donne pas à chaque partenaire le droit d’imposer gratuitement des travaux supplémentaires.

Si une cession est préparée, l’article L. 642-1 du code de commerce fixe une finalité concrète : maintenir des activités autonomes, préserver tout ou partie des emplois et apurer le passif. L’article L. 642-2 du même code exige une offre suffisamment précise. Elle doit notamment identifier les biens, les droits et les contrats repris, décrire l’activité, indiquer le financement, le prix, la date de réalisation, les emplois et les garanties d’exécution. Dans le secteur vidéoludique, la formule « reprise du projet » est trop vague. Il faut savoir si elle englobe le code, les données de jeu, les outils, les droits graphiques, les compositions musicales, les enregistrements de voix, les marques, les comptes de publication et les contrats avec les plateformes.

Le tribunal choisit l’offre selon les critères de l’article L. 642-5 du code de commerce. La qualité d’un repreneur ne se mesure donc pas seulement à sa capacité à annoncer une date de sortie. Il faut apprécier la pérennité de l’emploi, le paiement des créanciers et les garanties apportées pour exécuter l’offre. Une offre qui permet de terminer le jeu peut être intéressante, mais elle doit encore définir le sort des contrats, des droits des auteurs, des salariés, des prestataires et des clients.

En pratique, la question « Nacon peut-il sortir le jeu ? » doit être reformulée en plusieurs questions vérifiables :

  1. Quelle société est partie au contrat d’édition, de coproduction, de distribution ou de financement ?
  2. Le contrat porte-t-il sur le jeu complet, sur une version déterminée, sur une plateforme, sur un territoire ou sur une durée limitée ?
  3. Le contrat autorise-t-il les corrections, portages, mises à jour, démonstrations, téléchargements et ventes après la fin de la relation avec le studio ?
  4. Les droits ont-ils été valablement cédés par chaque auteur ou sont-ils seulement couverts par une prestation de service ?
  5. Le liquidateur a-t-il confirmé la poursuite du contrat, autorisé une remise de fichiers ou conclu une cession opposable ?

Sans ces réponses, deux affirmations opposées sont également imprudentes. La liquidation ne rend pas automatiquement le jeu inexploitable, mais elle ne transfère pas automatiquement tous les droits à l’éditeur. Le lancement peut être juridiquement possible si la chaîne de droits était déjà complète ou si une opération régulière a été réalisée. Il peut aussi être retardé, limité ou contesté si un auteur, un prestataire, un titulaire de licence ou un distributeur conserve un droit qui n’a pas été traité.

Le titre d’un jeu et sa marque doivent également être distingués de la société qui les exploite. Une marque déposée, un nom de domaine, une page de boutique, un compte de réseau social et un dépôt de code ne sont pas des éléments interchangeables. Leur titularité, les identifiants, les conditions d’utilisation et les contrats d’accès doivent être inventoriés. La récupération d’un compte technique ne prouve pas, à elle seule, que la personne qui le contrôle peut en transférer le contenu. Un repreneur sérieux demandera une remise documentée et un procès-verbal de réception des actifs.

B. Edge of Memories, code, licences et précommandes : quelles preuves faut-il réunir ?

Un jeu vidéo n’est pas un bloc juridique unique. Le code source, les outils, les interfaces, les personnages, les décors, les cinématiques, les dialogues, la musique, les bruitages, les voix, les traductions, les logos et les éléments promotionnels peuvent obéir à des régimes différents. La décision de la Cour de cassation, première chambre civile, 25 juin 2009, pourvoi n° 07-20.387, rappelle qu’un jeu vidéo est « une œuvre complexe qui ne saurait être réduite à sa seule dimension logicielle ». Dans cette affaire, la Cour a admis que les compositions musicales incorporées conservaient le régime propre aux œuvres musicales. Cette solution est directement utile pour vérifier les droits d’un projet comme Edge of Memories.

Pour le logiciel, l’article L. 122-6 du code de la propriété intellectuelle décrit notamment les droits d’exploitation du programme : reproduction, adaptation, traduction et mise sur le marché dans les conditions prévues par le texte. Pour les droits d’auteur en général, l’article L. 111-1 du même code pose que « L’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous ». La création par une équipe ne suffit donc pas à produire une propriété globale au bénéfice d’une société si les règles applicables à chaque contribution et les contrats ne sont pas examinés.

Une règle spéciale existe pour les logiciels créés par des salariés. L’article L. 113-9 du code de la propriété intellectuelle prévoit, sauf dispositions statutaires ou stipulations contraires, que les droits patrimoniaux sur les logiciels et leur documentation créés par des employés dans l’exercice de leurs fonctions ou d’après les instructions de l’employeur sont dévolus à l’employeur. Cette règle ne permet pas d’effacer toutes les difficultés. Il faut vérifier le statut de chaque contributeur, la réalité des fonctions, les éléments créés hors mission, les contributions de freelances, les bibliothèques tierces et les composants soumis à une licence open source.

Pour une cession de droits, l’article L. 131-3 du code de la propriété intellectuelle exige que chaque droit cédé fasse l’objet d’une mention distincte et que le domaine d’exploitation soit délimité par son étendue, sa destination, son lieu et sa durée. Une clause générale indiquant que tout ce qui est créé pour le projet appartient à l’éditeur peut appeler une analyse plus fine. Il faut rechercher si elle couvre le droit de reproduction du code, l’adaptation du scénario, la traduction, le doublage, la mise à disposition numérique, les mises à jour et les suites. Le contrat doit également être lu à la lumière de la qualité de l’auteur, de la rémunération et du droit moral.

L’article L. 132-1 du code de la propriété intellectuelle définit le contrat d’édition autour de la cession des droits et de l’obligation de publier et de diffuser. Un contrat de développement, un contrat de commande, un contrat de licence et un contrat d’édition n’ont pas nécessairement le même objet. Les parties qui parlent d’« éditeur » dans leurs échanges doivent retrouver le document signé pour savoir quelles obligations ont réellement été acceptées.

Le dossier de preuve doit être préparé avant toute discussion sur la sortie du jeu. Il devrait contenir, selon la situation :

  • les statuts, l’extrait d’immatriculation, les contrats entre Midgar Studio, Nacon et les autres sociétés du groupe ;
  • les contrats de développement, d’édition, de coproduction, de distribution, de financement et de portage ;
  • les annexes décrivant les plateformes, les territoires, les dates, les versions, les revenus et les obligations de livraison ;
  • les contrats de travail, commandes, factures et cessions signés par les auteurs, programmeurs, artistes, compositeurs, scénaristes, comédiens, traducteurs et sous-traitants ;
  • les journaux de dépôt, historiques de versions, registres de licences, factures de logiciels, inventaires de bibliothèques et conditions des composants open source ;
  • les dépôts de marques, noms de domaine, comptes Steam, PlayStation, Xbox, Epic, Nintendo ou autres plateformes, ainsi que les habilitations de publication ;
  • les factures et preuves de paiement, les bons de commande, les livrables, les validations, les demandes de correction et les échanges montrant ce qui a été accepté ;
  • les captures des pages de précommande, les reçus, la date d’achat, l’identité du vendeur, la plateforme de paiement et les conditions applicables.

Ces éléments ne doivent pas être copiés ou diffusés sans précaution. Un prestataire qui détient une sauvegarde ne peut pas nécessairement la vendre, la publier ou la conserver contre le paiement d’une facture. Une mesure de conservation ou de remise des données peut être demandée, mais elle doit respecter le secret des affaires, les données personnelles et les droits de propriété intellectuelle. La preuve doit être sécurisée avec ses dates et son contexte, sans altérer les dépôts ni effacer les journaux utiles.

Pour les joueurs ayant précommandé le jeu, la première démarche consiste à identifier le cocontractant. Le paiement peut avoir été fait à une plateforme, à un distributeur, à un revendeur ou directement à une société du projet. Le nom visible dans une bande-annonce ou sur une page de communauté ne suffit pas à déterminer le débiteur. Il faut conserver le reçu, la facture, le numéro de commande, la description de l’offre, la date de sortie annoncée, les conditions de vente, les échanges avec le vendeur et la preuve de la demande déjà adressée.

La liquidation de Midgar Studio ne signifie pas automatiquement que chaque joueur est créancier de Midgar. Si la commande a été conclue avec une plateforme qui a encaissé le prix et qui reste tenue de délivrer ou de rembourser, la demande doit d’abord être dirigée vers cette plateforme selon le contrat. Si le paiement a été encaissé par Midgar Studio et que la prestation n’est pas fournie, une créance contre la société peut exister. Si Nacon ou une autre société a repris une obligation dans un contrat ou une offre de cession, son rôle doit être établi par écrit. Cette distinction évite d’adresser une demande au mauvais interlocuteur et de perdre du temps sur une déclaration inutile.

La communication annonçant une sortie prochaine ne règle pas les conséquences d’une commande individuelle. Elle peut montrer qu’une exécution est envisagée, mais elle ne modifie pas le vendeur indiqué sur le reçu et ne constitue pas, par elle-même, un engagement personnel de l’actionnaire envers chaque client. Le joueur doit demander une réponse écrite sur le maintien de la commande, la plateforme de livraison, les conditions d’annulation et l’interlocuteur chargé du remboursement en cas d’échec.

Les auteurs doivent, pour leur part, séparer le droit de demander une rémunération, le droit moral, la validité de la cession et la possibilité d’empêcher une exploitation. Une contribution peut avoir été payée sans que tous les droits aient été transférés. À l’inverse, une cession valable peut permettre l’exploitation tout en laissant subsister des obligations de rémunération ou de reddition de comptes. La solution dépend de la qualification de l’œuvre, du contrat et des actes d’exploitation accomplis.

II. Midgar Studio : que peuvent faire les salariés, prestataires, joueurs et créanciers ?

A. Salariés et prestataires : salaires, factures, contrats poursuivis et preuves

Les salariés ne doivent pas attendre la clarification médiatique sur la sortie du jeu pour protéger leurs droits. La liquidation implique généralement une intervention rapide du liquidateur sur les contrats de travail, les salaires, les congés, les indemnités et les documents de fin de contrat. L’article L. 641-4 du code de commerce prévoit que le liquidateur peut procéder aux licenciements dans le respect des règles du droit du travail. Le calendrier concret dépend du jugement, de la poursuite provisoire, du nombre de salariés, de l’existence d’un comité social et économique et des décisions prises dans la procédure.

Lorsque des licenciements économiques sont envisagés, l’article L. 1233-58 du code du travail organise le régime applicable au redressement et à la liquidation judiciaire et prévoit notamment la mise en œuvre d’un plan de licenciement ainsi que la réunion et la consultation du comité social et économique dans les conditions adaptées. Le salarié doit conserver la convocation, les procès-verbaux ou informations du CSE, la lettre de licenciement, le certificat de travail, l’attestation destinée à France Travail, le solde de tout compte et les échanges sur la poursuite ou l’arrêt du projet.

La garantie des salaires est prévue par l’article L. 3253-6 du code du travail. Le texte dispose que tout employeur de droit privé assure ses salariés contre le risque de non-paiement des sommes dues en exécution du contrat de travail en cas de sauvegarde, de redressement ou de liquidation judiciaire. L’article L. 3253-8 du même code définit les créances couvertes dans le cadre de la liquidation, avec des conditions et des plafonds selon la nature des sommes et la période concernée. La garantie AGS n’est pas une demande abstraite adressée directement à l’assurance : les créances sont établies dans la procédure selon les documents transmis par le liquidateur et les règles applicables.

Chaque salarié devrait établir un tableau daté comprenant le salaire contractuel, les primes, les heures supplémentaires réclamées, les congés payés, les indemnités de rupture, les frais, les avantages en nature et les sommes déjà reçues. Les bulletins ne suffisent pas toujours pour démontrer une prime liée à la sortie du jeu ou un bonus de livraison. Il faut joindre le contrat, l’avenant, les objectifs, les courriels, les relevés et les décisions internes. Un désaccord doit être signalé par écrit au liquidateur et, si nécessaire, porté devant la juridiction compétente sans laisser expirer un délai de contestation.

La situation des prestataires est différente. Un freelance, un studio de portage, un compositeur indépendant, une société de localisation, un testeur ou un fournisseur de services cloud ne bénéficie pas du régime des salariés. Sa facture relève de la procédure collective, sauf garantie personnelle ou contrat distinct avec une autre société. Il doit identifier la date de réalisation de la prestation et la date d’exigibilité, puis distinguer la période antérieure et la période postérieure au jugement d’ouverture.

Le contrat n’est pas résilié automatiquement par la liquidation. L’article L. 641-11-1 du code de commerce prévoit qu’aucune résiliation ou résolution d’un contrat en cours ne peut résulter du seul fait de l’ouverture ou du prononcé de la liquidation. Le liquidateur a seul la faculté d’exiger la poursuite en fournissant la prestation promise et en respectant les conditions de paiement. Une mise en demeure de prendre position, une réponse du liquidateur et le paiement des prestations postérieures doivent donc être conservés.

Ce mécanisme ne signifie pas qu’un prestataire doit continuer à travailler sans savoir s’il sera payé. Il peut demander la position du liquidateur, chiffrer les travaux déjà réalisés, proposer un périmètre de sécurisation limité et refuser une nouvelle prestation tant que les conditions légales et contractuelles de paiement ne sont pas réunies. Une facture émise après le jugement n’est pas automatiquement prioritaire. La priorité suppose que la créance soit née régulièrement pour les besoins du déroulement de la procédure ou en contrepartie d’une prestation fournie pendant la période concernée.

La Cour de cassation, chambre commerciale, 6 décembre 2017, pourvoi n° 16-21.535, a rappelé, dans un litige portant sur des contrats de création et de licence d’un site internet, qu’une résiliation ne pouvait pas être prononcée en l’absence de l’un des cocontractants appelé à l’instance. Le raisonnement est utile pour les contrats imbriqués d’un projet numérique : il faut identifier toutes les conventions et toutes les parties, plutôt que conclure que la disparition du prestataire principal met fin à tout le montage.

Lorsqu’un fournisseur a livré un élément indispensable au jeu mais n’a pas été payé, il doit aussi vérifier s’il détient une clause de réserve de propriété, un droit de rétention valable, une licence limitée ou une obligation de remise. Il ne doit pas supprimer les dépôts, fermer les accès ou reprendre des fichiers de façon unilatérale lorsque ces actes risquent d’endommager le patrimoine du débiteur ou les preuves. Une mise en demeure documentée, une demande de conservation et un échange avec le liquidateur sont plus sûrs qu’une action technique irréversible.

Les contrats avec les plateformes et les prestataires internationaux ajoutent une difficulté. Une version du jeu peut être hébergée sur plusieurs comptes, avec des conditions différentes pour la mise en ligne, les mises à jour, les revenus et les données personnelles. Le prestataire doit rechercher la société signataire, la loi applicable, la clause de compétence et le compte bénéficiaire des paiements. Une facture adressée à Nacon, Midgar Studio ou une autre filiale ne devient pas interchangeable avec une créance contre les autres entités.

B. Créanciers et clients : déclaration, revendication, remboursement et recours

Le créancier doit commencer par reconstituer une fiche très simple : identité du débiteur, nature de la dette, fait générateur, date d’exigibilité, montant principal, intérêts, dommages allégués, garanties et pièces. L’identité de la société ne doit pas être déduite d’un logo ou d’un communiqué. Il faut comparer la facture, le contrat, les coordonnées bancaires, le numéro d’immatriculation, la société qui a signé et celle qui a reçu la prestation.

Pour une créance antérieure au jugement d’ouverture, l’article L. 622-24 du code de commerce, applicable dans la liquidation par les renvois prévus par le livre VI, impose une déclaration au mandataire ou au liquidateur dans le délai applicable à compter de la publication du jugement. La créance doit être déclarée même si elle n’est pas encore constatée par un titre et son montant peut être évalué provisoirement. Une facture contestée n’est donc pas une facture qui peut être ignorée. Elle doit être décrite avec le fondement du désaccord et les documents qui permettent au juge-commissaire de l’examiner.

L’article L. 622-26 du code de commerce sanctionne le défaut de déclaration dans le délai par une exclusion des répartitions, sauf relevé de forclusion dans les conditions prévues par le texte. La demande de relevé doit expliquer la cause de la défaillance et montrer que le créancier n’a pas pu déclarer à temps pour une raison légitime. Il ne faut pas attendre la réponse à une réclamation commerciale pour laisser passer le délai de la procédure. La déclaration et la discussion amiable peuvent être menées en parallèle.

Les créances nées après le jugement obéissent à un régime différent. L’article L. 622-17 du code de commerce réserve un traitement particulier aux créances nées régulièrement pour les besoins du déroulement de la procédure ou en contrepartie d’une prestation fournie au débiteur pendant la période d’observation. La date de la facture ne suffit pas : il faut expliquer pourquoi la prestation a été demandée, par qui, pour quelle opération et à quelle date elle a été accomplie. Le fournisseur doit demander le paiement à l’échéance et conserver la preuve de sa demande.

La Cour de cassation, chambre commerciale, 15 juin 2022, pourvois n° 21-10.802 et 21-12.358, a distingué une créance de restitution née après l’ouverture et la créance bénéficiant du traitement préférentiel. Elle a jugé qu’une créance de restitution liée à un contrat antérieur ne bénéficie pas automatiquement de ce traitement lorsque son fait générateur ne correspond pas aux besoins de la procédure ou à une prestation fournie pendant la période concernée. La leçon pratique est nette : une date postérieure ne rend pas la dette prioritaire et peut imposer une déclaration au passif.

La Cour de cassation, chambre commerciale, 14 décembre 2010, pourvoi n° 10-10.792, rappelle également que la règle du dessaisissement est organisée dans l’intérêt des créanciers et que le liquidateur est l’interlocuteur central pour les actions patrimoniales. Cette décision ne donne pas une autorisation générale au créancier de négocier avec n’importe quelle société du groupe. Elle invite au contraire à vérifier la qualité de la personne qui répond, le pouvoir dont elle dispose et l’effet juridique de chaque accord.

Un client qui demande un remboursement doit construire son dossier comme un créancier potentiel, même si le montant est faible. Il faut joindre la preuve de paiement, le produit acheté, la date annoncée, le contrat ou les conditions de vente, la demande de livraison ou d’annulation et la réponse du vendeur. Si le vendeur de la commande est une plateforme, le client doit suivre son mécanisme de réclamation et demander l’identité de la partie contractante. Si le vendeur est la société en liquidation, il faut surveiller la publication du jugement et les informations du liquidateur afin de ne pas laisser passer le délai de déclaration.

Le droit au remboursement dépend ensuite de l’obligation inexécutée, de la personne tenue, du contrat et de l’état de la procédure. Un client ne doit pas présenter comme certain un remboursement qui dépend de la réalisation des actifs. Il peut demander la résolution, la restitution ou des dommages-intérêts lorsque les conditions sont réunies, mais la reconnaissance de la dette et son paiement sont deux étapes distinctes. La décision du 15 juin 2022 montre précisément qu’une action admise sur son principe ne dispense pas toujours de la procédure de vérification du passif pour fixer et traiter la restitution.

Les auteurs ou ayants droit qui pensent que le jeu est exploité sans titre doivent distinguer trois demandes : obtenir la communication des contrats et des comptes, faire cesser une exploitation non autorisée ou réclamer une rémunération. Une mesure urgente peut viser à préserver les preuves et empêcher une diffusion déterminée, mais le juge doit connaître les parties et les droits invoqués. Une exploitation déjà autorisée par un contrat valable ne devient pas illicite du seul fait de la liquidation. À l’inverse, une licence expirée, limitée à une plateforme ou non signée par le titulaire pertinent ne couvre pas nécessairement une nouvelle version ou une nouvelle exploitation.

Un contrat d’édition ou de licence peut être en cours au jour du jugement. Le cocontractant doit alors mettre le liquidateur en demeure de prendre position selon l’article L. 641-11-1 du code de commerce. La mise en demeure doit identifier la convention, les prestations restant à fournir, les sommes dues, les données détenues et les conséquences d’une absence de réponse. Le délai d’un mois prévu par le texte et les aménagements décidés par le juge-commissaire doivent être suivis à partir d’une date de réception prouvée. Un courriel sans accusé ou une publication sur un réseau social ne suffit pas toujours à établir le point de départ.

Un prestataire qui a laissé du matériel ou des supports chez la société doit vérifier la propriété de chaque objet et les éventuelles clauses de revendication. Les éléments physiques, les disques, les ordinateurs, les clés de licence et les sauvegardes peuvent relever d’un traitement différent. Une revendication suppose de respecter les conditions, la preuve de propriété et les délais du droit des procédures collectives. La récupération d’un bien appartenant au prestataire ne doit pas être confondue avec la récupération de données ou de code créés pour le projet et intégrés au patrimoine de la société.

La démarche utile peut être résumée en sept étapes :

  1. télécharger et conserver le jugement d’ouverture ou de liquidation, sa date et sa publication ;
  2. identifier le liquidateur, le mandataire, le juge-commissaire et le moyen de déclaration indiqué dans les avis ;
  3. qualifier la relation : contrat de travail, commande, licence, édition, vente, abonnement, précommande ou simple promesse commerciale ;
  4. séparer les sommes antérieures des prestations postérieures et dater chaque événement ;
  5. chiffrer la créance avec une méthode lisible, en distinguant principal, intérêts, pénalités, frais et préjudice ;
  6. déclarer la créance ou présenter la demande au bon interlocuteur avec un dossier complet et une preuve d’envoi ;
  7. surveiller les propositions de cession, les décisions du juge-commissaire, les contestations de créances et les échéances de recours.

Pour une entreprise, un salarié ou un client situé à Paris ou en Île-de-France, le cabinet peut aider à trier les contrats, identifier la société débitrice et construire la déclaration. La localisation du cabinet ou du joueur ne suffit pas à déterminer la juridiction compétente. Il faut regarder le siège du débiteur, la nature commerciale ou civile du litige, la clause attributive de compétence, le lieu d’exécution et les règles propres à la procédure collective. Une société de la région parisienne ne relève donc pas automatiquement du tribunal de commerce de Paris. La chronologie du jugement et la preuve de la publication restent prioritaires.

Le dossier peut être rattaché à la page de droit des affaires à Paris, qui présente les principaux domaines du cabinet. Ce lien ne remplace pas une analyse individualisée. Pour savoir si une facture est antérieure ou postérieure, si un contrat doit être poursuivi, si une licence couvre la sortie d’une nouvelle version ou si une précommande doit être déclarée, les pièces originales restent indispensables.

Conclusion

La liquidation judiciaire de Midgar Studio ne permet pas de répondre par oui ou par non à la question du devenir d’Edge of Memories. Un jeu peut continuer à être finalisé et distribué si les droits d’exploitation, les contrats de financement, les comptes techniques et les autorisations nécessaires sont régulièrement réunis. Cette sortie peut aussi être compromise ou limitée si une composante essentielle appartient à un auteur, à un prestataire, à un concédant ou à une autre société qui n’a pas été intégrée à l’opération. L’annonce d’une petite équipe chargée des derniers travaux ne dispense pas de vérifier le titre juridique de chaque actif.

Les salariés doivent sécuriser leurs bulletins, leurs demandes de salaire et leurs documents de rupture. Les prestataires doivent distinguer les factures antérieures, les prestations postérieures et les contrats poursuivis. Les joueurs doivent identifier le vendeur de leur commande et conserver les preuves de paiement. Les auteurs doivent examiner la cession de leurs droits, la rémunération et la portée de l’exploitation annoncée. Les créanciers doivent enfin surveiller la publication du jugement et déclarer leur créance dans le délai applicable, sans attendre qu’une discussion commerciale aboutisse.

Dans ce type de dossier, la question déterminante n’est pas seulement de savoir si le jeu sortira. Il faut établir qui peut agir, qui doit payer, qui détient chaque droit, quels contrats subsistent et quelles pièces permettent de le démontrer. Une revue rapide de la chronologie, des conventions et des preuves peut éviter une déclaration adressée au mauvais débiteur, une poursuite technique non payée ou une exploitation contestable.

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».