Vous tapez votre nom et votre prénom dans Google et le premier résultat raconte une histoire que vous pensiez refermée : un compte rendu d’audience vieux de dix ans, une condamnation pénale ancienne, un article qui mélange des faits exacts et des détails qui vous présentent sous un jour accablant. Le recruteur qui vous reçoit l’a lu avant l’entretien, le bailleur l’a vu avant de choisir un autre dossier, votre nouvel entourage vous en parle. La page d’origine existe toujours sur le site du journal, et vous vous demandez ce que le droit peut faire quand l’information est exacte mais que sa remontée permanente, associée à votre nom, vous enferme dans un passé dont vous êtes sorti.
La réponse tient en une distinction que la CNIL rappelle avec netteté : le déréférencement fait disparaître un ou plusieurs résultats associés à vos nom et prénom, sans effacer pour autant l’information sur le site d’origine. Autrement dit, vous pouvez exiger que Google cesse d’associer votre nom à ce contenu, sans obtenir pour autant la disparition de l’article lui-même, qui reste accessible par d’autres recherches ou en allant directement sur le site qui l’a publié. Pour faire disparaître l’article à la source, il faut agir séparément contre l’éditeur, selon d’autres règles.
Cet article décrit la méthode complète, telle que les textes et les juges français l’appliquent en 2026 : d’abord vérifier que votre situation entre dans les cas où Google doit déréférencer, puis adresser une demande solide au moteur de recherche, puis, en cas de refus, saisir la CNIL et, si nécessaire, le juge pour obtenir le déréférencement et la réparation de votre préjudice. Chaque étape repose sur des décisions réellement rendues, y compris les échecs : les tribunaux rejettent une partie des demandes, et comprendre pourquoi ils rejettent est la meilleure façon de construire un dossier qui aboutit.
I. Obtenir le déréférencement du moteur de recherche
A. Dans quels cas Google doit déréférencer un résultat associé à votre nom
Le fondement se trouve à l’article 17 du règlement général sur la protection des données, qui ouvre à toute personne concernée le droit d’obtenir du responsable du traitement l’effacement rapide des données personnelles la concernant. L’exploitant d’un moteur de recherche est un responsable de traitement : la Cour de justice de l’Union européenne l’a confirmé dans son arrêt du 13 mai 2014, cité par la CNIL sur sa page consacrée au déréférencement, et les juridictions françaises l’appliquent constamment depuis. Concrètement, trois motifs d’effacement servent le plus souvent une demande de déréférencement : des données devenues inutiles au regard des finalités de leur collecte, une opposition de la personne à laquelle le responsable ne peut opposer aucun motif légitime et impérieux, ou des données traitées illicitement. Ce droit s’adosse au principe général de l’article 9 du code civil : « Chacun a droit au respect de sa vie privée. » Un vieil article qui remonte sur votre nom alors qu’il n’apprend plus rien d’utile au public entre typiquement dans le premier cas ; un référencement qui vous expose alors que votre situation a changé relève du deuxième.
Mais ce droit n’est pas absolu. Le même article 17 prévoit que l’effacement est écarté quand le traitement reste nécessaire, notamment à l’exercice de la liberté d’expression et d’information. Tout le contentieux du déréférencement se joue dans cette balance : votre vie privée et la protection de vos données d’un côté, le droit du public à l’information de l’autre. La Cour de cassation a fixé la méthode que chaque juge doit suivre dans un arrêt du 27 novembre 2019 (Civ. 1re, 27 novembre 2019, n° 18-14.675, ECLI:FR:CCASS:2019:C100990) : les droits de la personne priment en principe sur l’intérêt du public à accéder à l’information par une recherche sur son nom, sauf si des raisons particulières — notamment un rôle dans la vie publique — justifient l’ingérence par un intérêt prépondérant du public. Surtout, le juge saisi doit apprécier concrètement le bien-fondé de la demande et mettre en balance, point par point, les intérêts en présence. Dans cette affaire, un homme condamné pour une infraction fiscale commise dans sa sphère privée voyait deux comptes rendus d’audience du Républicain lorrain remonter sur son nom ; la Cour a cassé l’arrêt qui rejetait sa demande parce que la cour d’appel s’était contentée de formules générales sur sa profession et l’intérêt du public, sans vérifier concrètement si, au jour où elle statuait, le droit du public à l’information l’emportait vraiment. La leçon est double : le point de départ vous est favorable, mais le juge tranche au jour où il statue, en examinant concrètement chaque lien.
Lorsque le contenu évoque une infraction, une condamnation pénale ou une mesure de sûreté, l’examen est encore plus strict, dans les deux sens. Le tribunal judiciaire de Créteil l’a rappelé le 27 janvier 2026 (n° 25/00457), en visant l’arrêt de la Cour de justice du 24 septembre 2019 (GC e.a., C-136/17) : face à de telles données, le juge doit vérifier concrètement si le maintien du lien dans les résultats affichés sur le nom répond à un motif d’intérêt public important, comme le droit du public à l’information, et s’il reste strictement nécessaire pour préserver cet intérêt. Dans cette espèce, un homme condamné en 2016 à vingt-deux ans de réclusion criminelle pour un meurtre sur conjoint demandait le déréférencement d’articles de journaux nationaux et régionaux, en expliquant que ce référencement entravait sa réinsertion alors qu’il exécutait sa peine en semi-liberté puis en libération conditionnelle. Le tribunal a rejeté : les faits rapportés étaient exacts et les articles mesurés, sans excès, la peine était toujours en cours d’exécution, et l’intervention d’une association de familles de victimes soulignait l’intérêt actuel du public pour cette information. Mise en balance faite, ordonner le déréférencement porterait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et au droit du public à l’information. Retenez le triptyque qui fait échouer les demandes : des faits exacts, un écrit mesuré, un intérêt public encore actuel. À l’inverse, un contenu inexact, excessif ou devenu sans actualité penche vers le déréférencement, surtout si vous n’exercez aucun rôle dans la vie publique et que votre nom n’apporte rien à la compréhension de l’information.
Deux erreurs fréquentes ruinent des demandes pourtant compréhensibles. La première consiste à réclamer une injonction générale couvrant le lien visé et tous ceux que l’on signalerait à l’avenir. La Cour de cassation a censuré ce montage le 14 février 2018 (Civ. 1re, 14 février 2018, n° 17-10.499, ECLI:FR:CCASS:2018:C100178), en cassant par voie de retranchement, au visa de l’article L. 411-3 du code de l’organisation judiciaire, qui permet de casser sans renvoi quand il n’y a plus lieu de statuer sur le fond, l’arrêt qui enjoignait à Google de supprimer, sous astreinte de 10 000 euros par infraction constatée, les liens répondant à une recherche incluant les nom et prénom du demandeur et menant vers toute adresse URL que celui-ci signalerait à l’avenir, au visa des articles 38 et 40 de la loi du 6 janvier 1978 et de l’article 5 du code civil, qui prohibe les arrêts de règlement. Demandez le déréférencement d’adresses URL précises, une par une, jamais une délégation permanente de surveillance. La seconde erreur consiste à agir par l’intermédiaire d’une société ou d’un proche : le droit à l’effacement est personnel. À Créteil, la société dirigée par le demandeur a été déclarée irrecevable pour défaut de qualité à agir sur le fondement de l’article 17 du règlement, par une fin de non-recevoir au sens de l’article 122 du code de procédure civile. C’est à vous, personne concernée, d’agir en votre nom. C’est le sens de l’article 5 du code civil : « Il est défendu aux juges de prononcer par voie de disposition générale et réglementaire sur les causes qui leur sont soumises. » Le juge peut donc vous donner raison lien par lien, et assortir son injonction d’une astreinte par jour de retard et par adresse, comme les demandeurs le sollicitent couramment ; il ne peut pas en revanche déléguer au moteur une surveillance permanente de votre nom, ni statuer pour l’avenir sur des contenus qui n’existent pas encore.
B. La demande pas à pas : formulaire, preuves et délai de réponse
La démarche décrite par la CNIL comporte quatre gestes, et chacun compte autant que le fond du droit. Premier geste : passez par le formulaire du moteur de recherche. Google, Bing, Qwant et Yahoo mettent chacun à disposition un formulaire de demande de suppression de résultats ; c’est la voie normale, et la CNIL vous y renvoie en premier. Avant d’écrire, vérifiez ce que voit un tiers : ouvrez une fenêtre de navigation privée, tapez votre nom et votre prénom entre guillemets puis sans guillemets, et notez chaque résultat litigieux. Le déréférencement ne joue que pour les résultats qui apparaissent à la saisie de vos nom et prénom : un contenu qui n’apparaît qu’en cherchant un pseudonyme, une adresse ou le nom de votre entreprise ne relève pas de ce droit.
Deuxième geste : désignez chaque adresse URL avec exactitude et motivez lien par lien. Faites un clic droit sur le titre du résultat, copiez l’adresse du lien, et expliquez pour chacun pourquoi son association à votre nom n’est plus justifiée : condamnation ancienne et peine exécutée, faits prescrits ou requalifiés depuis, article qui mélange votre identité avec celle d’un homonyme, informations périmées sur votre situation familiale ou professionnelle, absence de tout rôle public de votre part. Adossez chaque motif à l’article 17 : données devenues inutiles au regard des finalités, opposition fondée sur votre situation particulière au sens de l’article 21 du règlement, traitement devenu illicite. Joignez les pièces qui prouvent le changement : attestation d’exécution de peine, jugement de relaxe postérieur, acte d’état civil, preuve de cessation d’activité. Sur votre identité en revanche, restez sobre : le moteur ne peut exiger une pièce que s’il a des doutes raisonnables sur qui vous êtes, et il ne peut pas réclamer des justificatifs abusifs ou sans rapport avec la demande. Une copie de pièce d’identité suffit ; refusez tout questionnaire intrusif, et conservez la trace de ce que vous avez transmis.
Troisième geste : conservez la copie de tout. Capture d’écran datée des résultats avant la demande, accusé de réception du formulaire, copie de votre message et de ses pièces jointes, réponse du moteur et sa date : la CNIL exige ces pièces si vous déposez ensuite une plainte, et le juge s’appuiera dessus pour vérifier les dates et le contenu exact du refus. La CNIL propose même une extension de navigateur, conçue par son laboratoire, qui vérifie si un lien apparaît encore parmi les résultats à la saisie de votre nom : utilisez-la pour constater l’effectivité du déréférencement ou, au contraire, pour établir proprement un constat d’échec avant de passer à l’étape suivante.
Quatrième geste : surveillez le délai. Le moteur doit informer la personne des suites données, dans les meilleurs délais et au plus tard un mois après réception de la demande, délai prolongeable de deux mois selon la complexité ou le nombre de demandes ; c’est l’article 12, paragraphe 3, du règlement. La CNIL présente le même cadre : un mois, porté à trois mois au total en cas de complexité, à condition que le moteur vous informe des raisons de la prolongation. Notez la date d’envoi et la date de la réponse : un silence gardé au-delà du délai vaut refus et ouvre la plainte. Si la réponse est partielle — trois liens déréférencés sur cinq — ne recommencez pas une demande globale : relancez sur les liens restants en complétant la motivation, puis basculez vers la CNIL pour ce qui demeure.
II. Contester le refus et obtenir réparation
A. La plainte devant la CNIL puis le recours devant le juge
Quand le moteur refuse ou ne répond pas dans le délai, la première porte est la CNIL. L’article 77 du règlement ouvre à toute personne concernée le droit de déposer une réclamation devant une autorité de contrôle, en particulier celle de sa résidence habituelle : pour vous, la CNIL, par courrier ou par sa plainte en ligne. Joignez la copie de votre demande au moteur et la copie de sa réponse ou la preuve de son silence, comme la CNIL l’exige. L’autorité tient l’auteur informé de l’avancement et de l’issue, et elle peut mettre en demeure l’exploitant, prononcer des sanctions et ordonner la mise en conformité. Cette voie ne nécessite pas d’avocat, mais elle ne remplace pas le juge : la CNIL statue en régulateur, avec ses priorités et ses délais, et sa décision peut elle-même faire l’objet d’un recours juridictionnel. Si votre situation est urgente — une embauche en cours, une levée de fonds, une élection professionnelle — n’attendez pas des mois : menez la plainte CNIL et l’action en justice en parallèle, les deux voies sont cumulables.
Le recours direct contre l’exploitant appartient à l’article 79 du règlement : toute personne qui estime que ses droits ont été violés par un traitement non conforme dispose d’un recours effectif devant le juge. En France, la voie rapide est la procédure accélérée au fond devant le président du tribunal judiciaire, sur le fondement de l’article 6-3 de la loi du 21 juin 2004 pour la confiance dans l’économie numérique, dont le tribunal de Créteil rappelle les termes : le président peut prescrire à toute personne à même d’y contribuer les mesures propres à prévenir un dommage ou à faire cesser celui qu’occasionne le contenu d’un service de communication en ligne. Les juges parisiens connaissent bien ce contentieux : le tribunal judiciaire de Paris a statué en référé le 16 janvier 2024 puis le 3 septembre 2025, la cour d’appel de Paris le 5 décembre 2024, le tribunal de Créteil le 27 janvier 2026. Assignez la bonne société : c’est Google LLC, exploitant du moteur et contrôleur des données indexées et affichées, qui doit être attraite ; Google France est systématiquement mise hors de cause, et Google Ireland n’est le contrôleur que d’autres traitements, comme l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle. À Paris comme à Créteil, les juges ont écarté les entités irlandaises et françaises pour ne retenir que l’exploitant américain du moteur. Formulez des demandes précises : la liste exacte des adresses URL à déréférencer pour les recherches effectuées à partir de votre nom et de ses variantes, le périmètre géographique demandé — les demandeurs visent les versions du moteur exploitées en France et en Europe — et, si vous craignez l’inertie, une astreinte par jour de retard et par lien. Le parcours de l’ancienne kinésithérapeute condamnée en 2017 illustre la sévérité du contrôle : le juge des référés de Paris avait dit, le 16 janvier 2024, n’y avoir lieu à référé sur ses vingt-neuf liens, mis Google France hors de cause et l’avait condamnée à 1 000 euros de frais irrépétibles ; la cour d’appel a confirmé le 5 décembre 2024 en ajoutant 4 000 euros au titre de l’appel. Chaque degré perdu alourdit donc la facture, ce qui rend l’évaluation préalable du triptyque — exactitude des faits, actualité de l’information, absence de rôle public — indispensable avant d’assigner.
B. Prouver le préjudice, chiffrer la réparation et mesurer le risque
Le déréférencement n’épuise pas le litige : le maintien prolongé d’un référencement illicite cause un dommage réparable. L’article 82 du règlement dispose que toute personne victime d’un dommage matériel ou moral causé par une violation du règlement peut en obtenir réparation auprès du responsable du traitement ou du sous-traitant. Le responsable ne s’exonère qu’en prouvant que le fait dommageable ne lui est absolument pas imputable. Concrètement, le préjudice se prouve par écrit : constat de commissaire de justice dressant la liste des résultats associés à votre nom — la preuve reine, utilisée dans l’affaire jugée à Créteil —, captures d’écran datées, copie du refus du moteur, et surtout les pièces qui relient ce référencement à votre vie : refus d’embauche exprimé après une recherche en ligne, perte d’un mandat ou d’un client, attestations d’un recruteur ou d’un partenaire, certificats médicaux si l’angoisse permanente d’être googlisé a nécessité un suivi. Le préjudice moral — honte, anxiété, sentiment d’enfermement dans un passé révolu — se répare aussi, dès lors qu’il est établi et pas seulement affirmé. Chiffrez sans fantasme : les juges indemnisent le dommage démontré, pas la colère. Présentez un tableau simple, pièce par pièce : tel lien, visible de telle date à telle date, telle conséquence datée et documentée.
Restez lucide sur vos chances, car les juges rejettent souvent, et le rejet coûte. Le tribunal de Paris a débouté en septembre 2025 un demandeur dont la presse relatait des condamnations pour violences et menaces ; la cour d’appel de Paris a confirmé en décembre 2024 le rejet opposé à une ancienne kinésithérapeute condamnée en 2017 pour abus de faiblesse en lien avec son activité, qui réclamait le déréférencement de vingt-neuf liens ; le tribunal de Créteil a rejeté en janvier 2026 la demande du condamné pour meurtre sur conjoint. Dans chaque cas, le même raisonnement : faits exacts, presse sans excès, information encore d’actualité ou liée à l’activité professionnelle. Et le perdant paie : 1 000 euros au titre de l’article 700 du code de procédure civile en première instance parisienne, 4 000 euros à hauteur d’appel pour la kinésithérapeute, outre les dépens, en application de la règle selon laquelle « La partie perdante est condamnée aux dépens » (article 696 du code de procédure civile). Avant d’assigner, demandez-vous franchement si vos liens passent le triptyque : un contenu inexact ou excessif, une actualité éteinte, une personne sans rôle public — voilà le dossier qui gagne. Un casier judiciaire vierge depuis, une peine intégralement exécutée, une reconversion établie par des bulletins de salaire : ce sont ces pièces-là, plus que les grands principes, qui font basculer la balance concrète exigée par la Cour de cassation.
Le déréférencement obtenu, vérifiez son effectivité avec l’extension de la CNIL ou un nouveau constat, puis traitez la source si elle vous nuit encore : la suppression de l’article d’origine s’obtient contre l’éditeur, par la voie de l’effacement direct ou, pour la presse, selon les règles propres au droit des médias, qui protègent davantage la liberté d’informer. Les deux actions sont indépendantes et peuvent se mener ensemble, mais ne confondez jamais leurs chances de succès : ce que Google doit retirer de votre nom, le journal peut souvent le conserver dans ses archives.
Un résultat qui colle à votre nom n’est donc pas une fatalité, mais ce n’est pas non plus un effacement automatique. Demandez vite et précisément au moteur, conservez chaque preuve, laissez à la CNIL le temps de la plainte sans renoncer au juge en cas d’urgence, et n’assignez qu’avec des liens identifiés un par un et un préjudice documenté pièce par pièce. La balance penche pour la personne concernée quand l’information est périmée, inexacte ou devenue inutile au public ; elle penche pour le public quand les faits sont exacts, actuels et d’intérêt légitime. Le socle reste l’article 9 du code civil et l’article 17 du règlement : la vie privée d’un côté, l’information du public de l’autre, et une balance que le juge refait à neuf dans chaque dossier. Situer votre dossier du bon côté de cette ligne, avant d’écrire la première demande, c’est tout l’enjeu — et c’est ce qui sépare les déréférencements obtenus en un mois de ceux que les tribunaux rejettent après deux ans de procédure.