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Maître Reda KOHEN, avocat au Barreau de Paris
Maître Reda KOHEN
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Société anti-squat : pouvez-vous payer quelqu’un pour expulser des squatteurs ?

Des proprietaires se tournent vers des « intervenants anti-squat » lorsqu’ils decouvrent leur appartement, leur maison ou leur residence secondaire occupee sans autorisation. La promesse est simple : reprendre les cles rapidement, changer les serrures, faire pression sur les occupants, eviter des semaines de procedure.

Le probleme est tout aussi simple : en droit francais, un proprietaire ne peut pas forcer lui-meme le depart d’une personne qui habite les lieux, meme lorsque l’occupation parait manifestement illicite. Il doit passer par le concours de l’Etat, par la procedure administrative anti-squat ou par le juge. Payer une societe privee pour « deblayer » le logement peut transformer un dossier d’expulsion en dossier penal contre le proprietaire.

La vigilance est d’autant plus importante que l’occupation d’un logement survient souvent en periode de vacances, apres un deces, pendant une vente, apres un sejour Airbnb ou dans un logement laisse vide pour travaux. Dans l’urgence, beaucoup de proprietaires veulent reprendre la main. Il faut pourtant distinguer ce qui est utile tout de suite de ce qui peut aggraver le dossier.

Le risque principal : l’expulsion privee peut etre un delit

L’article 226-4-2 du code penal punit le fait de forcer un tiers a quitter le lieu qu’il habite sans avoir obtenu le concours de l’Etat, lorsque le depart est obtenu par manoeuvres, menaces, voies de fait ou contraintes. La peine encourue est de trois ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.

Ce texte vise precisement les situations ou l’on tente de contourner la police, le prefet, le commissaire de justice ou le juge. Le fait que l’occupant soit appele « squatteur » ne suffit donc pas a autoriser :

  • un changement de serrure organise pour l’empecher de rentrer ;
  • une coupure volontaire d’eau, d’electricite ou d’internet ;
  • une intimidation physique ou verbale ;
  • une intrusion dans le logement pour sortir ses affaires ;
  • une intervention de tiers charges de faire pression ;
  • un dispositif de surveillance ou de blocage qui rend le logement inhabitable.

Le proprietaire peut etre exaspere, et parfois legitime dans son droit de recuperer son bien. Mais la question penale porte sur la methode employee. Si la reprise des lieux est obtenue par contrainte hors cadre legal, l’argument « c’est chez moi » ne neutralise pas automatiquement le risque.

Que peut faire une societe anti-squat sans vous mettre en danger ?

Tout depend de ce qu’elle fait reellement. Une assistance administrative ou technique peut etre utile si elle reste dans un cadre licite : aide a reunir les pieces, organisation d’un constat par commissaire de justice, coordination avec l’avocat, prise de rendez-vous, accompagnement au depot de plainte, securisation du logement une fois celui-ci regulierement libere.

En revanche, les signaux d’alerte doivent faire refuser l’intervention :

  • la societe promet une expulsion rapide sans decision du prefet ou du juge ;
  • elle propose de « faire peur » aux occupants ;
  • elle veut entrer dans le logement alors que des personnes y vivent encore ;
  • elle suggere de couper les fluides ;
  • elle parle de changer les serrures avant toute decision d’evacuation ;
  • elle demande une forte somme en especes ou sans contrat clair ;
  • elle refuse d’expliquer la base juridique de son intervention.

Le bon reflexe consiste a demander par ecrit ce que la societe compte faire, a quel moment, sur quel fondement, avec quelles preuves et avec quels intervenants. Si la reponse reste vague, il vaut mieux s’arreter.

La voie administrative anti-squat : la procedure a tenter en priorite

Lorsque les conditions sont remplies, l’article 38 de la loi DALO permet de demander au prefet de mettre en demeure les occupants de quitter le logement. Cette voie est souvent plus rapide qu’une procedure judiciaire classique, mais elle exige un dossier propre.

Trois conditions pratiques doivent etre reunies.

D’abord, il faut deposer plainte. Le depot de plainte sert a formaliser l’introduction ou le maintien illicite et a donner un point de depart au dossier.

Ensuite, il faut prouver que le logement constitue le domicile ou la propriete de la personne qui agit. Le texte vise le domicile, qu’il soit ou non la residence principale, mais aussi le proprietaire du local a usage d’habitation. Les titres de propriete, avis de taxe fonciere, factures, bail, attestations, photos, courriers et documents d’assurance peuvent etre utiles.

Enfin, il faut faire constater l’occupation illicite par un officier de police judiciaire, le maire ou un commissaire de justice. Sans constat solide, le prefet peut refuser ou demander des elements complementaires.

Si le dossier est recevable, le prefet doit prendre sa decision dans un delai de quarante-huit heures a compter de la reception de la demande. La mise en demeure laisse ensuite un delai d’execution : au moins vingt-quatre heures lorsque le logement est le domicile du demandeur, et sept jours lorsque le local occupe ne constitue pas son domicile. Si les occupants ne partent pas, l’evacuation forcee releve de l’Etat.

Quand faut-il aller devant le juge ?

La voie prefectorale n’est pas toujours adaptee. Le juge peut devenir necessaire lorsque l’administration refuse d’intervenir, lorsque les conditions du squat sont discutees, lorsque l’occupant invoque un bail, une convention, un hebergement, une sous-location, un lien familial ou une autorisation ancienne, ou lorsque le dossier concerne un occupant sans droit ni titre mais pas un squat au sens strict.

Dans ce cas, la procedure vise souvent le juge des contentieux de la protection ou le juge des referes, selon la nature du litige. L’objectif est d’obtenir une decision d’expulsion, puis sa mise a execution par commissaire de justice, avec le concours de la force publique si necessaire.

Il ne faut pas confondre trois situations :

  • le squatteur entre par effraction, manoeuvre, menace ou contrainte dans un logement ;
  • l’ancien locataire reste apres la fin du bail ou apres un commandement ;
  • une personne est entree avec accord puis refuse de partir.

La strategie, les delais et les preuves ne sont pas les memes. Un article general sur la loi anti-squat ne suffit pas a securiser un dossier concret.

Pourquoi la notion de domicile complique parfois le dossier

La Cour de cassation rappelle que le domicile penal n’est pas simplement n’importe quelle propriete. Dans un arret du 3 juin 2025, elle indique que seul constitue un domicile le lieu ou une personne a le droit de se dire chez elle. Cette distinction peut compter lorsque le bien est vacant, en travaux, vendu aux encheres, occupe ponctuellement ou jamais habite par le proprietaire.

Pour un proprietaire, cela signifie qu’il faut raisonner avec precision. Dire « c’est mon bien » ne suffit pas toujours a choisir entre plainte pour violation de domicile, procedure administrative anti-squat, referé civil ou autre action. Le dossier doit montrer le titre, l’usage du logement, les circonstances de l’entree, la date de decouverte, les traces de voie de fait et l’identite possible des occupants.

Les pieces a reunir avant toute intervention

Avant de mandater qui que ce soit, il faut constituer un dossier de preuve. Les pieces utiles sont notamment :

  • titre de propriete, attestation notariale ou dernier avis de taxe fonciere ;
  • bail, congé, etat des lieux ou mandat de gestion si le logement etait loue ;
  • factures d’energie, assurance habitation, taxe d’habitation residuelle ou documents de domicile ;
  • photos ou videos datees des degradations, serrures forcees, traces d’effraction ;
  • constats de voisins, gardien, syndic, agence ou entreprise de travaux ;
  • messages, annonces, faux bail ou contrat d’electricite utilise par les occupants ;
  • depot de plainte et recepisse ;
  • constat de commissaire de justice si possible ;
  • preuve de l’urgence : vente bloquee, travaux impossibles, relogement, risque pour l’immeuble.

Ces pieces servent a convaincre le prefet ou le juge. Elles servent aussi a eviter une erreur de qualification qui pourrait retarder l’expulsion.

Que faire si une societe a deja change les serrures ?

Il faut agir vite et documenter exactement ce qui s’est passe. Le proprietaire doit conserver les contrats, factures, messages, enregistrements d’appels, photos et identites des personnes intervenues. Il faut aussi verifier si les occupants etaient encore presents, s’ils avaient des effets personnels dans les lieux, si une menace a ete proferee et si la police a ete informee.

Selon la situation, l’objectif peut etre de regulariser immediatement le dossier, de prevenir une plainte adverse, de reconstituer les preuves de l’occupation illicite ou de saisir le juge pour securiser la reprise. Il ne faut pas ajouter une seconde intervention informelle a une premiere intervention deja risquee.

Si les occupants reviennent, il ne faut pas improviser une confrontation. Appelez la police ou la gendarmerie, faites constater la situation et demandez conseil avant toute nouvelle action.

Paris et Ile-de-France : pourquoi le dossier doit etre pret des le premier jour

A Paris et en Ile-de-France, les logements vacants, les successions, les biens en travaux, les appartements loues en courte duree et les coproprietes denses rendent les preuves plus fragiles. Le gardien, le syndic, les voisins, l’agence, l’entreprise de travaux ou le commissaire de justice peuvent devenir decisifs.

Le ressort local compte aussi pour le choix du tribunal et pour l’execution pratique. Un dossier parisien mal qualifie peut perdre plusieurs jours entre depot de plainte, demande prefectorale, referé et verification de la competence. Lorsque le bien est en copropriete, il faut aussi eviter que l’intervention aggrave les troubles dans l’immeuble ou expose le syndicat a un conflit inutile.

La bonne methode consiste a preparer simultanement deux chemins : le dossier prefectoral si les conditions du squat sont reunies, et le dossier judiciaire si l’administration refuse ou si la situation est juridiquement plus ambigue.

La marche a suivre la plus sure

Voici l’ordre d’action le plus prudent lorsqu’un logement est occupe sans autorisation :

  1. Ne pas entrer en confrontation avec les occupants.
  2. Ne pas couper les fluides et ne pas changer les serrures.
  3. Photographier les traces visibles depuis les parties accessibles.
  4. Prevenir la police ou la gendarmerie et deposer plainte.
  5. Reunir les titres de propriete, factures, attestations et documents de domicile.
  6. Faire constater l’occupation par l’autorite competente ou un commissaire de justice.
  7. Demander au prefet la mise en demeure prevue par l’article 38 de la loi DALO lorsque les conditions sont reunies.
  8. Preparer un referé si la voie administrative est refusee, inadaptée ou contestee.
  9. Ne mandater un tiers prive que pour des actes licites, transparents et documentes.

Un proprietaire peut recuperer son logement. Mais il doit le faire dans le bon ordre. Plus le dossier est construit, moins il depend d’une promesse d’intervention rapide et risquee.

Sources utiles

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».