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Maître Reda KOHEN, avocat au Barreau de Paris
Maître Reda KOHEN
Avocat au Barreau de Paris

Acompte travaux et chantier non commencé : peut-on rompre le contrat et refuser de payer ?

Un devis est signé.

L’entreprise demande un acompte ou une nouvelle somme avant d’avoir commencé les travaux.

Le chantier n’avance pas, les plans ne sont pas transmis, les réponses tardent, et le propriétaire se demande s’il peut rompre le contrat sans devoir payer tout ce qui était prévu.

La question revient souvent après un projet de rénovation, d’extension ou de construction de maison. Elle est encore plus sensible lorsque le contrat porte sur un marché à forfait : le prix est global, l’entreprise soutient qu’elle a réservé ses équipes, et le client craint d’être condamné à payer des frais, une marge ou une indemnité.

Une décision récente de la Cour de cassation du 9 avril 2026 rappelle une règle simple : le contrat et les pièces qui l’accompagnent doivent être relus concrètement. Si un planning accepté prévoit qu’aucune somme n’est due avant une étape précise, le juge ne peut pas valider la demande d’acompte sans examiner ce document.

Le marché à forfait ne donne pas un blanc-seing à l’entreprise

L’article 1794 du Code civil prévoit que le maître de l’ouvrage peut résilier un marché à forfait par sa seule volonté, même si les travaux ont déjà commencé, mais à condition de dédommager l’entrepreneur de ses dépenses, de ses travaux et de ce qu’il aurait pu gagner.

Cette règle protège l’entreprise contre une rupture arbitraire.

Elle ne signifie pas que tout devis signé oblige automatiquement le client à payer n’importe quelle somme demandée avant le démarrage réel du chantier.

Il faut d’abord identifier ce qui a été accepté.

Un devis isolé, un accord de principe, un calendrier, un échéancier d’acomptes, un échange de courriels et un planning d’exécution peuvent former ensemble le cadre contractuel. Le juge ne doit pas raisonner seulement sur une phrase générale ou sur une facture d’acompte. Il doit rechercher ce que les parties ont effectivement prévu.

Dans l’arrêt du 9 avril 2026, la Cour de cassation a censuré une décision qui avait condamné le maître de l’ouvrage sans examiner un planning provisoire accepté par le constructeur. Ce planning était invoqué pour soutenir qu’aucune somme ne pouvait être exigée au titre des travaux avant le stade du terrassement.

Le point est très pratique.

Si l’entreprise demande un acompte avant l’étape prévue, le propriétaire doit immédiatement retrouver le document qui fixe les échéances. Ce peut être un planning joint au devis, un calendrier envoyé par mail, une situation de travaux, une condition suspensive ou un document mentionnant les étapes de paiement.

Que vérifier avant de rompre un devis ou un contrat de travaux ?

La première vérification porte sur la nature du contrat.

Un marché à forfait suppose un prix déterminé pour des travaux définis. Si le devis décrit précisément les lots, les prestations, les matériaux, les quantités et le prix, l’entreprise pourra soutenir que le client s’est engagé sur un ensemble cohérent.

La deuxième vérification porte sur les conditions.

Certains projets immobiliers dépendent d’un permis de construire, d’un financement, d’une vente préalable, d’une assurance dommages-ouvrage, d’un bureau de contrôle ou d’un accord de copropriété. Si le contrat était soumis à une condition, il faut déterminer si cette condition s’est réalisée et à quelle date.

La troisième vérification porte sur les acomptes.

Il faut distinguer l’acompte prévu à la signature, la situation de travaux due après avancement, la provision demandée pour commander des matériaux et la facture émise sans justification. Le mot employé dans le devis ne suffit pas. Ce qui compte est le moment auquel la somme devient exigible.

La quatrième vérification porte sur le comportement de l’entreprise.

Un retard de réponse, pris isolément, ne suffit pas toujours à justifier une rupture. En revanche, si l’entreprise savait qu’une réponse était nécessaire avant une date déterminée pour éviter l’échec du projet, son silence peut devenir un élément important du dossier.

La cinquième vérification porte sur les preuves.

Avant toute rupture, il faut conserver les devis, les annexes, les courriels, les SMS, les plannings, les demandes de paiement, les relances, les comptes rendus de réunion, les photos du chantier et les justificatifs des sommes déjà versées.

Faut-il envoyer une mise en demeure avant de résilier ?

Dans la plupart des dossiers, oui.

La mise en demeure permet de fixer la chronologie. Elle évite que l’entreprise soutienne ensuite qu’elle n’a jamais été alertée, que le client a rompu trop vite ou que les documents demandés n’étaient pas urgents.

La lettre doit rester précise.

Elle doit rappeler le contrat signé, la date prévue de démarrage ou l’étape attendue, les documents non transmis, les sommes demandées, les paiements déjà effectués et le délai laissé à l’entreprise pour régulariser.

Elle doit aussi demander une réponse vérifiable : confirmation du calendrier, justification de l’acompte, communication des plans, attestation d’assurance, calendrier d’intervention, facture détaillée ou remboursement des sommes indûment conservées.

Il faut éviter les formulations trop générales.

Écrire seulement que l’entreprise a un comportement fautif ne suffit pas. Il vaut mieux indiquer que, par exemple, le devis signé prévoyait un paiement au terrassement, qu’aucun terrassement n’a commencé, que l’entreprise réclame pourtant une somme supplémentaire, et que cette demande n’est pas justifiée par les documents contractuels.

Peut-on récupérer l’acompte déjà versé ?

Tout dépend de la cause de la rupture et de ce que l’entreprise peut prouver.

Si le client rompt librement un marché à forfait sans faute de l’entreprise, l’article 1794 du Code civil peut conduire à indemniser l’entrepreneur. Cette indemnisation peut inclure des dépenses réellement engagées, des travaux exécutés et une perte de gain.

Mais l’entreprise doit justifier ses demandes.

Elle ne peut pas se contenter d’une marge théorique ou d’une facture globale si les travaux n’ont pas commencé et si aucune dépense utile n’est démontrée. Elle doit produire des éléments : commandes, études, temps passé, sous-traitants mobilisés, documents techniques, frais engagés pour le projet.

À l’inverse, si l’entreprise a demandé une somme non exigible, n’a pas respecté un planning accepté, n’a pas transmis les plans nécessaires ou a empêché l’avancement du projet, le propriétaire peut soutenir que la rupture est imputable à l’entreprise.

Dans ce cas, la discussion change.

Le client peut demander la restitution de tout ou partie de l’acompte, contester les frais réclamés et solliciter l’indemnisation de son propre préjudice si le retard ou l’inexécution a fait perdre une vente, un financement ou une autre opportunité.

Quels documents préparer pour contester la demande de paiement ?

Le dossier doit être construit avant de répondre à l’entreprise.

Il faut réunir le devis signé et toutes ses annexes.

Il faut retrouver les échanges antérieurs à la signature, surtout ceux qui montrent que le projet dépendait d’un calendrier, d’un permis, d’une vente ou d’un financement.

Il faut classer les demandes de paiement dans l’ordre chronologique.

Il faut isoler les preuves d’inexécution : absence de démarrage, absence de terrassement, absence de livraison de plans, rendez-vous annulés, silence après relance, absence d’assurance ou refus de justifier les sommes.

Il faut aussi chiffrer précisément ce qui a été payé.

Un tableau simple suffit souvent : date du paiement, montant, destinataire, libellé, mode de paiement, pièce justificative, étape contractuelle correspondante.

Ce travail permet ensuite de décider s’il faut demander un remboursement amiable, faire intervenir un commissaire de justice pour constater l’état du chantier, saisir le juge des référés pour une mesure d’expertise ou engager une action au fond.

Paris et Île-de-France : réagir vite quand le chantier bloque une vente ou un financement

À Paris et en Île-de-France, les dossiers de travaux sont souvent liés à une opération immobilière plus large : revente, division, extension, transformation d’un local, financement relais, acquisition conditionnée à des travaux ou autorisation d’urbanisme.

Le retard d’une entreprise peut donc avoir des conséquences immédiates.

Une vente peut échouer.

Une banque peut retirer son accord.

Un acquéreur peut renoncer.

Un calendrier de location peut être perdu.

Dans ces situations, il ne faut pas attendre plusieurs mois avant de formaliser le litige. La preuve du calendrier est centrale. Il faut montrer que l’entreprise connaissait les contraintes du projet et que son silence ou sa demande de paiement a désorganisé l’opération.

Le tribunal compétent dépendra notamment du lieu du chantier, du domicile ou siège des parties, du montant du litige et de la nature exacte du contrat. Dans un dossier de construction ou de rénovation, le choix entre référé, expertise judiciaire et action au fond doit être fait en fonction de l’urgence et des preuves déjà disponibles.

Sources juridiques utiles

L’article 1794 du Code civil prévoit que le maître de l’ouvrage peut résilier le marché à forfait, mais qu’il doit indemniser l’entrepreneur de ses dépenses, de ses travaux et du gain manqué.

Les articles 1103 et 1104 du Code civil rappellent que les contrats légalement formés tiennent lieu de loi aux parties et doivent être exécutés de bonne foi.

Dans un arrêt du 9 avril 2026, la troisième chambre civile de la Cour de cassation a censuré une décision qui n’avait pas analysé un planning provisoire accepté par le constructeur, alors que ce document était invoqué pour contester l’exigibilité d’un paiement avant le stade du terrassement : Cass. 3e civ., 9 avril 2026, n° 24-14.784.

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».