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Maître Reda KOHEN, avocat au Barreau de Paris
Maître Reda KOHEN
Avocat au Barreau de Paris

Squatteur dans votre logement : peut-on l’expulser soi-même ?

Un propriétaire qui découvre son appartement ou sa maison occupé sans autorisation veut souvent agir dans l’heure. Changer la serrure. Couper l’eau. Couper l’électricité. Entrer avec des proches. Faire sortir les occupants par la force.

C’est précisément le réflexe à éviter.

En cas de squat, le droit français permet d’obtenir une évacuation forcée, y compris par une procédure administrative accélérée. Mais cette procédure suppose un dossier clair : preuve du droit sur le logement, preuve de l’occupation illicite, plainte, constat, demande au préfet, puis suivi de l’exécution. Si le propriétaire se fait justice lui-même, il prend le risque de retourner le dossier contre lui.

La bonne stratégie consiste donc à aller vite, mais dans le bon ordre.

Squatteur, occupant sans droit ni titre ou ancien locataire : la qualification change tout

Le mot « squatteur » est souvent utilisé trop largement.

Un squatteur est une personne entrée dans un logement par manoeuvres, menaces, voies de fait ou contrainte, puis restée dans les lieux sans autorisation. L’article 226-4 du code pénal punit l’introduction dans le domicile d’autrui et le maintien dans ce domicile de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Le texte vise aussi un local d’habitation contenant des meubles appartenant à la personne, même s’il ne s’agit pas de sa résidence principale.

Ce point est essentiel : une résidence secondaire meublée peut aussi être protégée.

En revanche, un ancien locataire qui reste dans le logement après la fin du bail n’est pas automatiquement un squatteur. Il peut être occupant sans droit ni titre, mais la procédure n’est pas la même. Même chose pour une personne hébergée qui refuse ensuite de partir, pour un sous-locataire ou pour un occupant après une location touristique.

Cette distinction conditionne la suite :

  • le vrai squat peut ouvrir la voie à l’évacuation administrative accélérée ;
  • l’ancien locataire impose le plus souvent une procédure judiciaire d’expulsion ;
  • l’occupant d’un local non habitable, d’un garage, d’un terrain ou d’un local commercial appelle une analyse séparée.

Avant toute action, il faut donc qualifier la situation. Une erreur de qualification fait perdre du temps et peut rendre la demande préfectorale fragile.

Peut-on expulser un squatteur soi-même ?

Non.

Le propriétaire ne doit pas entrer dans le logement pour imposer le départ des occupants. Il ne doit pas menacer les personnes présentes. Il ne doit pas retirer leurs affaires. Il ne doit pas organiser une expulsion privée avec des proches, un serrurier ou une société de sécurité.

Le risque n’est pas théorique. Une expulsion forcée ne peut être exécutée que par les autorités compétentes, dans le cadre prévu par la loi. Si le propriétaire emploie la force, il peut s’exposer à une plainte, à une demande d’indemnisation, ou à une difficulté supplémentaire lorsque le dossier sera présenté au préfet ou au juge.

Il faut aussi éviter les moyens indirects : couper l’eau, couper l’électricité, supprimer le chauffage, enlever la porte, bloquer l’accès ou rendre le logement inhabitable. Ces gestes peuvent être présentés comme des pressions illicites, même lorsque l’occupation est insupportable pour le propriétaire.

La ligne à tenir est simple : constater, prouver, déposer plainte, demander l’évacuation, relancer l’autorité compétente. Pas d’action physique.

Première urgence : prouver que le logement est à vous et qu’il est occupé sans droit

Le dossier doit être construit immédiatement. Plus les pièces sont nettes, plus la demande a de chances d’être traitée vite.

Il faut réunir, selon le cas :

  • le titre de propriété ou l’attestation notariée ;
  • une taxe foncière récente ;
  • des factures d’eau, d’électricité, d’assurance ou d’entretien ;
  • les clés, badges, photos anciennes, inventaire des meubles ;
  • tout document prouvant que le logement était utilisé ou conservé comme habitation ;
  • les échanges avec le syndic, les voisins, le gardien ou l’agence ;
  • les photographies visibles depuis l’extérieur, sans violation du domicile ;
  • le constat d’un commissaire de justice, lorsque cela est possible ;
  • la preuve des dégradations : serrure forcée, fenêtre cassée, volets ouverts, traces d’effraction.

Il faut également identifier les occupants si c’est possible, sans provocation ni confrontation inutile. Une plaque de nom, un témoignage de voisin, une photographie des dégradations extérieures ou un constat peuvent suffire à orienter la plainte.

Le but n’est pas de mener une enquête privée. Le but est de donner aux autorités un dossier exploitable.

Déposer plainte : une étape centrale, pas une formalité

La plainte doit être déposée rapidement pour violation de domicile ou occupation illicite du logement, selon la situation exacte. Elle doit décrire les faits avec précision :

  • date de découverte ;
  • circonstances de l’entrée supposée ;
  • état du logement avant l’occupation ;
  • existence de meubles ou d’effets personnels ;
  • absence d’autorisation donnée aux occupants ;
  • éléments d’effraction ou de contrainte ;
  • préjudice immédiat : impossibilité de rentrer chez soi, relocation empêchée, vente bloquée, travaux arrêtés.

Il faut demander un récépissé de plainte et conserver une copie. Si la plainte est refusée ou mal qualifiée, il faut réagir vite, car la demande au préfet repose en partie sur cette étape.

Le propriétaire peut aussi déposer une main courante en complément, mais elle ne remplace pas la plainte lorsque l’on veut obtenir une évacuation forcée.

La demande au préfet : le levier à utiliser quand les conditions sont réunies

La procédure administrative d’évacuation forcée permet, dans certains cas de squat, de demander au préfet de mettre en demeure les occupants de quitter les lieux. Cette voie est plus rapide qu’une assignation judiciaire, mais elle suppose de démontrer que les conditions légales sont réunies.

Le dossier adressé à la préfecture doit généralement contenir :

  • la preuve que le demandeur est propriétaire, locataire ou agit pour le compte de la personne dont le logement est occupé ;
  • la plainte ;
  • la preuve que le logement constitue un domicile ou un local d’habitation protégé ;
  • les éléments montrant l’entrée ou le maintien sans droit ;
  • les photographies, constats et témoignages utiles ;
  • une demande claire d’évacuation forcée.

Il faut éviter les courriers trop généraux. La préfecture doit comprendre en quelques pages pourquoi la situation relève du squat, pourquoi l’occupation est illicite, et pourquoi une évacuation est demandée.

Si le préfet met en demeure les occupants et que ceux-ci ne partent pas, l’évacuation peut être exécutée avec le concours de la force publique.

Et si le préfet refuse ou ne répond pas ?

Un silence ou un refus ne doit pas conduire à l’inaction.

Il faut d’abord vérifier pourquoi le dossier bloque. Les causes fréquentes sont les suivantes :

  • le logement n’est pas suffisamment identifié comme domicile ou local d’habitation ;
  • la preuve de l’effraction ou de l’entrée illicite est faible ;
  • la situation ressemble à un maintien dans les lieux après bail ;
  • les pièces de propriété sont incomplètes ;
  • la demande est trop imprécise ;
  • les occupants produisent un document, même discutable, qui crée une difficulté.

La réponse dépend du blocage. Il peut être utile de compléter le dossier, d’adresser une mise en demeure administrative mieux structurée, de saisir le juge en urgence, ou de contester le refus lorsque celui-ci est juridiquement fragile.

L’erreur serait de laisser le dossier dormir plusieurs semaines. Chaque jour compte : le logement peut être dégradé, les preuves peuvent disparaître, la vente ou la relocation peut être compromise.

Quand faut-il saisir le juge ?

La voie judiciaire reste nécessaire dans plusieurs hypothèses.

Elle s’impose notamment lorsque la préfecture refuse l’évacuation administrative, lorsque la qualification de squat est contestée, lorsque les occupants ne sont pas entrés par effraction mais se maintiennent sans droit, ou lorsque le logement concerné n’entre pas clairement dans le champ de la procédure administrative.

Le juge peut être saisi pour obtenir :

  • l’expulsion ;
  • une indemnité d’occupation ;
  • la condamnation aux dégradations ;
  • le remboursement de frais ;
  • l’autorisation de faire libérer les lieux avec le concours de la force publique.

Dans certains cas, une procédure en référé peut être envisagée. Mais elle doit être préparée avec sérieux : titre, constat, plainte, échanges, photographies, urgence, préjudice, absence de droit des occupants.

La procédure judiciaire ne doit pas être vécue comme un échec. Elle est parfois la voie la plus solide, surtout lorsque l’occupant n’est pas juridiquement un squatteur.

Paris et Île-de-France : les réflexes pratiques

À Paris et en Île-de-France, les dossiers de squat ont souvent une dimension d’urgence particulière. Le logement peut être destiné à une vente, une relocation, un retour familial, une mutation professionnelle ou des travaux déjà programmés.

Il faut donc organiser le dossier dès le premier jour :

  • faire constater l’état extérieur du logement ;
  • prévenir le syndic ou le gardien par écrit ;
  • réunir les preuves de propriété et d’assurance ;
  • déposer plainte avec une qualification précise ;
  • transmettre une demande complète à la préfecture compétente ;
  • conserver toutes les preuves de relance ;
  • préparer une action judiciaire de secours si l’administration ne répond pas.

La compétence dépendra de la localisation du logement et de la procédure choisie. Pour un contentieux judiciaire d’expulsion, il faut identifier le tribunal compétent et le bon mode de saisine. Pour une demande administrative, il faut s’adresser à la préfecture compétente pour le département concerné.

L’objectif est de ne pas perdre une semaine à chercher le bon canal pendant que l’occupation se consolide.

Les pièces à préparer avant de consulter un avocat

Une consultation utile suppose un dossier déjà ordonné. Il faut préparer :

  • titre de propriété ou bail ;
  • pièce d’identité du demandeur ;
  • adresse exacte du logement ;
  • photographies disponibles ;
  • plainte et récépissé ;
  • échanges avec police, mairie, préfecture, syndic ou voisins ;
  • constat de commissaire de justice, s’il existe ;
  • estimation du préjudice : loyers perdus, vente bloquée, frais, travaux, dégradations ;
  • documents montrant l’usage du logement : meubles, factures, assurance, courriers.

Avec ces éléments, l’avocat peut choisir entre demande préfectorale renforcée, référé, assignation au fond, mise en cause d’autres responsables ou recours contre une décision administrative.

Ce qu’il faut retenir

Un logement squatté ne doit pas conduire à une réaction improvisée.

Le propriétaire ne doit pas expulser lui-même les occupants. Il doit constituer la preuve, déposer plainte, demander l’évacuation administrative lorsque les conditions sont réunies, puis saisir le juge si la situation ne relève pas du vrai squat ou si l’administration ne permet pas une sortie rapide.

La différence entre un dossier qui avance et un dossier qui bloque tient souvent à quelques pièces : le titre de propriété, la preuve du domicile ou du local d’habitation, la plainte, le constat, et la formulation de la demande au préfet.

Agir vite, oui. Mais dans un cadre qui permet réellement de récupérer le logement.

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».