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Maître Reda KOHEN
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Commandement de payer non remis en mains propres : que peut faire le locataire ?

Un locataire peut découvrir un commandement de payer sans l’avoir reçu directement : avis de passage dans la boîte aux lettres, acte déposé à l’étude du commissaire de justice, courrier simple arrivé plus tard, ou copie retrouvée après plusieurs jours. La question est immédiate : le délai de six semaines a-t-il commencé à courir ? Le bailleur peut-il ensuite demander la résiliation du bail et l’expulsion ? Le locataire peut-il contester l’acte parce qu’il n’a pas été remis en mains propres ?

La réponse n’est pas automatique. Un commandement de payer n’a pas toujours besoin d’être remis physiquement au locataire pour produire des effets. Mais la signification doit respecter des règles précises. Le locataire doit donc vérifier l’acte, les mentions du commissaire de justice, l’adresse utilisée, les diligences accomplies et le contenu du décompte.

Le commandement de payer peut être valable même sans remise en mains propres

Le commandement de payer visant la clause résolutoire est l’acte qui déclenche la phase la plus sensible d’un impayé de loyer. En bail d’habitation, l’article 24 de la loi du 6 juillet 1989 prévoit que la clause de résiliation de plein droit ne produit effet que six semaines après un commandement demeuré infructueux.

Cela signifie que le locataire dispose en principe de six semaines pour payer, demander des délais, saisir les organismes d’aide ou préparer sa défense. Si rien n’est fait, le bailleur peut ensuite assigner le locataire devant le juge des contentieux de la protection pour faire constater ou prononcer la résiliation du bail.

La remise en mains propres est le mode le plus clair. Elle n’est pourtant pas le seul mode de signification possible. Lorsque le locataire est absent, le commissaire de justice peut utiliser les règles ordinaires de signification des actes : remise à une personne présente au domicile, dépôt de l’acte à l’étude, avis de passage, lettre simple, ou, dans les cas les plus difficiles, procès-verbal de recherches infructueuses.

Le vrai sujet n’est donc pas seulement de savoir si le locataire a signé ou non. Il faut vérifier si le commissaire de justice a respecté les formalités qui permettent de considérer que l’acte a été régulièrement porté à sa connaissance.

Les mentions à contrôler dans l’acte

Le premier réflexe consiste à demander ou récupérer la copie complète du commandement de payer. Il faut lire l’acte lui-même, mais aussi les mentions de signification qui figurent généralement en fin d’acte ou dans le procès-verbal du commissaire de justice.

Plusieurs points doivent être contrôlés.

D’abord, l’adresse. L’acte a-t-il été signifié à l’adresse du logement loué, à une ancienne adresse ou à une adresse erronée ? Si le bailleur connaissait une nouvelle adresse certaine et a laissé l’acte partir à une mauvaise adresse, la contestation peut devenir sérieuse.

Ensuite, le mode de remise. L’acte mentionne-t-il une remise à personne, une remise à domicile, un dépôt à l’étude, ou une impossibilité de signifier ? La formule utilisée n’est pas un détail : elle permet de comprendre quelles formalités devaient être accomplies ensuite.

Il faut aussi vérifier l’avis de passage et la lettre simple. En cas de dépôt à l’étude, le locataire doit normalement être informé qu’il peut retirer l’acte. Une contestation peut naître si aucun avis n’a été laissé, si la lettre n’a pas été adressée dans les formes utiles, ou si l’adresse indiquée ne permettait pas réellement au locataire d’être informé.

Enfin, les diligences doivent être cohérentes. Un acte qui se contente d’une formule vague, sans vérification sérieuse du domicile, peut être discuté. À l’inverse, si le commissaire de justice indique avoir vérifié le nom sur la boîte aux lettres, recueilli une confirmation ou constaté des éléments objectifs, la contestation devient plus difficile.

Absence de remise en mains propres : quels arguments sont utiles ?

Le locataire ne doit pas se limiter à écrire : « je n’ai rien reçu ». Cet argument est souvent insuffisant. Il faut construire une contestation vérifiable.

Un premier argument concerne l’adresse. Si le commandement a été signifié à une adresse où le locataire n’habitait plus, il faut produire les justificatifs : nouveau bail, attestation d’hébergement, factures, changement d’adresse, courriers précédents envoyés au bailleur ou à l’agence. Le juge regardera si le bailleur et le commissaire de justice pouvaient connaître la bonne adresse.

Un deuxième argument concerne l’information effective. Si le locataire n’a jamais eu d’avis de passage, n’a jamais reçu la lettre simple, ou n’a découvert l’acte qu’après expiration du délai, il faut réunir les preuves disponibles : photographie de boîte aux lettres, attestation, suivi postal, échanges avec l’étude du commissaire de justice, date de retrait de l’acte.

Un troisième argument porte sur les diligences de signification. Dans une décision récente du tribunal judiciaire de Cambrai du 14 août 2025, le juge a examiné concrètement les vérifications mentionnées par le commissaire de justice et les circonstances rendant impossible la signification à personne. Cette décision illustre un point pratique : l’acte doit permettre de comprendre pourquoi la remise directe n’a pas eu lieu et comment le domicile a été vérifié. Source officielle : tribunal judiciaire de Cambrai, 14 août 2025.

Un quatrième argument concerne le grief. En pratique, le locataire doit expliquer en quoi l’irrégularité invoquée lui a causé un préjudice procédural : perte du délai utile pour payer, impossibilité de saisir le Fonds de solidarité pour le logement, impossibilité de demander des délais, absence de réaction avant l’assignation. Une irrégularité formelle discutée sans conséquence concrète a moins de poids.

Les mentions obligatoires du commandement restent décisives

Même si la signification est régulière, le commandement peut être contesté sur son contenu.

L’article 24 impose plusieurs mentions à peine de nullité : délai de six semaines, montant mensuel du loyer et des charges, décompte de la dette, avertissement sur le risque de procédure de résiliation et d’expulsion, possibilité de saisir le Fonds de solidarité pour le logement, possibilité de demander un délai de grâce sur le fondement de l’article 1343-5 du Code civil.

Le décompte mérite une attention particulière. Il doit permettre de comprendre ce qui est réclamé : loyers, charges, dépôt de garantie, frais, régularisations, paiements déjà imputés. Si le bailleur réclame des sommes qui ne correspondent pas à des loyers ou charges exigibles, ou si des paiements récents n’apparaissent pas, il faut le signaler immédiatement.

La contestation peut aussi porter sur le délai indiqué. Depuis la loi du 27 juillet 2023, le délai de principe en bail d’habitation est de six semaines. Un acte qui entretient une confusion sérieuse sur le délai ou qui ne reproduit pas les mentions obligatoires doit être examiné avec attention.

Que faire dans les premières 48 heures ?

Le locataire doit d’abord obtenir la copie complète de l’acte. S’il n’a qu’un avis de passage, il faut contacter l’étude du commissaire de justice et retirer l’acte sans attendre. Le retrait ne vaut pas reconnaissance de la dette ; il permet seulement de connaître précisément ce qui est reproché.

Il faut ensuite vérifier la dette. Le locataire doit reprendre les quittances, virements, échanges avec l’agence, régularisations de charges, aides au logement et éventuels paiements partiels. Si une partie de la dette est contestée, il faut isoler ce qui est dû de ce qui ne l’est pas.

Si le locataire peut payer, même partiellement, il doit éviter le silence. Un paiement partiel ne règle pas toujours la procédure, mais il peut réduire le risque et soutenir une demande de délais. Il faut conserver la preuve du paiement et préciser son imputation.

Si le locataire ne peut pas payer dans les six semaines, il doit préparer une demande de délais. L’article 24 permet au juge d’accorder des délais de paiement, dans la limite de trois ans, lorsque le locataire est en situation de régler sa dette et a repris le paiement du loyer courant avant l’audience. Cette condition est centrale.

Le locataire peut également saisir le Fonds de solidarité pour le logement, contacter la CAF lorsque des aides sont en cause, demander un accompagnement social et préparer un dossier de surendettement si la situation le justifie. La page Service-Public sur les loyers impayés et l’expulsion du locataire rappelle les grandes étapes de la procédure.

Côté bailleur : pourquoi la signification doit être sécurisée

Pour le bailleur, un commandement de payer mal signifié peut faire perdre du temps. Si le juge estime que l’acte est irrégulier ou que son contenu ne permet pas au locataire de comprendre précisément la dette et ses droits, la demande de résiliation peut être rejetée ou retardée.

Le bailleur doit donc transmettre au commissaire de justice une adresse fiable, un bail complet, un décompte clair, les justificatifs de charges utiles et les coordonnées de la caution lorsqu’elle existe. Lorsque la dette atteint les seuils prévus, le signalement à la CCAPEX doit également être traité correctement.

Le bailleur doit aussi anticiper l’audience. Un commandement régulier ne suffit pas toujours. Le juge peut vérifier la dette, apprécier les paiements intervenus, accorder des délais et suspendre les effets de la clause résolutoire si les conditions sont réunies.

Pour une vision plus large du recouvrement locatif, il peut être utile de consulter la page du cabinet consacrée au recouvrement des loyers impayés à Paris.

Paris et Île-de-France : l’enjeu pratique des délais

À Paris et en Île-de-France, les dossiers d’impayés locatifs se jouent souvent sur la chronologie. Le montant des loyers est élevé, les dettes montent vite, et les délais d’audience peuvent varier selon les juridictions.

Un locataire qui reçoit tardivement un commandement doit reconstituer la date exacte de découverte de l’acte, la date de dépôt à l’étude, la date de la lettre simple et les démarches faites immédiatement après. Un bailleur doit, de son côté, pouvoir démontrer que le commandement a été délivré à la bonne adresse et que la procédure a été conduite sans précipitation irrégulière.

Lorsque l’impayé se double de troubles de jouissance, d’un logement indécent, d’aides au logement suspendues ou d’un différend sur les charges, il faut éviter les réponses standard. La défense peut porter sur la dette, la signification, les délais de paiement, la suspension de la clause résolutoire ou la responsabilité du bailleur. La page du cabinet sur les troubles de jouissance locative peut servir de point d’entrée lorsque le litige ne se limite pas à un simple impayé.

Les pièces à réunir avant de contester

Avant de saisir le juge ou de répondre à une assignation, il faut réunir un dossier simple.

Le locataire doit conserver le commandement complet, l’avis de passage, l’enveloppe, la lettre simple, les échanges avec l’étude, les quittances, les virements, les relevés bancaires utiles, les échanges avec l’agence, les justificatifs CAF, les demandes FSL et tout document expliquant l’absence de réception.

Le bailleur doit conserver le bail, la clause résolutoire, le décompte chronologique de la dette, les relances, les paiements reçus, les justificatifs de charges, le procès-verbal de signification, les signalements obligatoires et la preuve de notification à la caution le cas échéant.

Le point décisif est souvent le même : le juge doit pouvoir comprendre ce qui a été fait, à quelle date, à quelle adresse et avec quelles conséquences concrètes.

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».