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Maître Reda KOHEN, avocat au Barreau de Paris
Maître Reda KOHEN
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Dark patterns et frais cachés en e-commerce : que faire face à une interface trompeuse ?

Un panier qui augmente juste avant le paiement, une option payante déjà cochée, un essai présenté comme gratuit puis transformé en abonnement, un bouton de refus presque invisible, un compte à rebours qui pousse à acheter vite : ces interfaces ne sont pas seulement irritantes. Dans certains cas, elles peuvent devenir des pratiques commerciales trompeuses, des pratiques agressives ou un comportement de concurrence déloyale.

La DGCCRF alerte les consommateurs sur les dark patterns dans le commerce en ligne. SignalConso cite aussi les frais de livraison cachés, les désabonnements compliqués et les abonnements dissimulés parmi les pièges fréquents. Pour un consommateur, l’enjeu est de récupérer son argent ou de faire cesser les prélèvements. Pour un commerçant concurrent, l’enjeu peut être de faire stopper un avantage commercial obtenu par une interface illicite. Pour l’e-commerçant de bonne foi, l’urgence est de corriger le parcours avant un contrôle, une plainte client massive ou un litige.

Ce qu’est un dark pattern en droit français

Le droit français ne sanctionne pas un site parce qu’il est mal conçu ou parce que son design pousse naturellement à acheter. La difficulté commence lorsque l’interface altère le choix de l’utilisateur : information essentielle cachée, prix final tardif, fausse urgence, bouton trompeur, impossibilité pratique de refuser, procédure de résiliation plus compliquée que la souscription.

Le raisonnement juridique passe souvent par le code de la consommation. L’article L. 121-2 du code de la consommation vise notamment les présentations fausses ou de nature à induire en erreur sur le prix, le mode de calcul du prix, le caractère promotionnel, les conditions de vente, l’identité du professionnel ou le traitement des réclamations. L’article L. 121-3 vise l’omission ou la dissimulation d’une information substantielle. L’article L. 132-2 du code de la consommation prévoit des sanctions pénales pour les pratiques commerciales trompeuses, avec une aggravation lorsque l’infraction est commise en ligne.

La qualification dépend toujours du contexte. Un bouton orange n’est pas illicite en lui-même. Il le devient plus facilement si le bouton laisse croire qu’une option est obligatoire, si le refus est caché, si le prix affiché ne correspond pas au prix réellement débité ou si le consommateur découvre trop tard qu’il a souscrit un abonnement.

Les pièges à documenter immédiatement

Le premier réflexe doit être probatoire. Il ne suffit pas de dire que le site était trompeur : il faut reconstituer le parcours d’achat. Les captures doivent montrer l’enchaînement complet, depuis la page produit jusqu’au paiement, en passant par le panier, les options, les frais, la page de confirmation, les courriels reçus et les conditions générales accessibles au moment de l’achat.

Les situations les plus sensibles sont les suivantes :

  • des frais de service, de livraison, de dossier ou de plateforme qui apparaissent seulement à la fin du tunnel de commande ;
  • une case précochée ajoutant une assurance, une livraison premium, une extension de garantie ou un service récurrent ;
  • une offre d’essai qui bascule automatiquement en abonnement payant sans information claire ;
  • un faux compte à rebours, une fausse rareté ou une mention de stock invérifiable ;
  • un prix barré ou une remise affichée sans référence fiable au prix antérieur ;
  • un bouton de refus moins visible que le bouton d’acceptation ;
  • une résiliation, un remboursement ou une désinscription volontairement complexe ;
  • un classement de produits qui ne révèle pas clairement la publicité, le sponsoring ou l’intérêt économique du site.

Il faut conserver la date, l’heure, l’adresse URL, le navigateur utilisé, le montant annoncé, le montant débité, la facture, les courriels de confirmation, les échanges avec le service client et les relevés bancaires. Pour un litige important, un constat par commissaire de justice peut être utile, notamment lorsque l’interface change vite ou lorsque le site adapte son affichage selon le compte utilisateur.

Que peut faire le consommateur après un prélèvement ou un abonnement caché ?

Le consommateur doit d’abord identifier ce qu’il conteste : le contrat lui-même, une option ajoutée, un prélèvement récurrent, des frais non annoncés ou une publicité trompeuse. La réponse n’est pas la même selon le cas.

Si l’achat a été réalisé à distance, le droit de rétractation de 14 jours peut parfois permettre de sortir rapidement du contrat, sous réserve des exceptions applicables. Ce réflexe ne règle pas tout : il ne couvre pas tous les produits, tous les services ou toutes les situations, et il ne remplace pas une action lorsque le consommateur a été trompé sur le prix ou sur l’existence d’un abonnement.

Lorsque la somme a été prélevée par carte bancaire, il faut aussi contacter rapidement la banque. Selon les circonstances, une contestation de paiement peut être envisagée, surtout si le débit ne correspond pas à l’autorisation donnée ou si des prélèvements récurrents continuent après une demande d’arrêt. Il faut toutefois éviter de présenter comme frauduleux un paiement simplement regretté : le dossier doit montrer l’absence d’information claire, le caractère caché de l’abonnement ou la différence entre l’offre affichée et le paiement réellement exigé.

En parallèle, une réclamation écrite doit être adressée au professionnel. Elle doit être précise : date de commande, référence client, somme contestée, captures d’écran, demande de remboursement, demande d’arrêt des prélèvements, délai de réponse. Le signalement sur SignalConso peut compléter la démarche lorsque le litige révèle une pratique répétée.

Que risque l’e-commerçant qui utilise une interface trompeuse ?

Le risque n’est pas seulement réputationnel. Une pratique commerciale trompeuse peut entraîner un contrôle administratif, des injonctions, une transaction, une amende, une action pénale, une action civile en remboursement ou une action concurrentielle.

L’e-commerçant doit auditer son tunnel d’achat comme un juge ou une autorité de contrôle le ferait. Le prix total est-il visible assez tôt ? Les frais obligatoires sont-ils annoncés avant le paiement ? Les options payantes sont-elles activées seulement par un choix positif ? L’abonnement est-il présenté avec sa durée, son prix après essai, ses modalités de résiliation et sa périodicité ? Le client peut-il résilier aussi simplement qu’il a souscrit ? Les promotions reposent-elles sur un prix de référence vérifiable ? Les avis, classements et recommandations sponsorisées sont-ils identifiés ?

Le guide pratique de la DGCCRF sur les dark patterns rappelle que l’appréciation est faite au cas par cas. Cette précision est importante : un site peut avoir besoin d’un parcours commercial efficace, mais il doit rester loyal. Une conversion obtenue par confusion expose l’entreprise à un contentieux plus coûteux que la correction de l’interface.

Le concurrent peut-il agir contre un site qui capte les clients par des frais cachés ?

Oui, si la pratique crée un trouble concurrentiel identifiable. Un concurrent ne peut pas seulement se plaindre qu’un autre vend mieux. Il doit montrer que l’interface trompeuse fausse le jeu commercial : prix d’appel artificiellement bas, frais révélés trop tard, promesse de gratuité mensongère, confusion sur l’identité du vendeur, faux avis, fausse rareté, classement sponsorisé non annoncé ou parcours de résiliation destiné à retenir indûment les clients.

Les fondements peuvent se combiner : pratiques commerciales trompeuses, concurrence déloyale, parasitisme, demande de cessation, réparation du préjudice, voire référé si l’urgence est caractérisée. La Cour de cassation rappelle que le parasitisme consiste à « se placer dans le sillage d’un autre » afin de tirer profit de ses efforts. Cette logique peut être utile lorsqu’une interface ou une présentation commerciale exploite indûment la réputation, les investissements ou les codes distinctifs d’un concurrent.

Un jugement du tribunal judiciaire de Paris du 10 mars 2026 a aussi retenu que des indications fausses sur l’identité, l’ancienneté et les qualités d’un opérateur pouvaient caractériser des pratiques commerciales trompeuses causant un dommage illicite au sens de la LCEN. La décision illustre un point pratique : le contenu d’un site internet peut être attaqué lorsqu’il induit le public en erreur et justifie des mesures de suppression. La décision est consultable sur le site de la Cour de cassation : TJ Paris, 10 mars 2026, n° 25/58655.

Pour les litiges entre professionnels, il faut rester précis. La cour d’appel d’Aix-en-Provence a rappelé le 21 mai 2026 qu’un professionnel qui contracte pour les besoins de son activité ne bénéficie pas automatiquement de toutes les protections du consommateur et que la publicité trompeuse ne fonde pas nécessairement, à elle seule, la nullité d’un contrat. Cette prudence n’empêche pas d’agir, mais elle oblige à choisir le bon fondement : dol, responsabilité contractuelle, concurrence déloyale, pratiques restrictives ou demande de cessation selon les faits. La décision est accessible ici : CA Aix-en-Provence, 21 mai 2026, n° 21/08126.

Les preuves utiles pour une action rapide

Un dossier solide doit répondre à quatre questions simples.

D’abord, quelle information était visible avant le choix ? Il faut comparer l’affichage initial, le panier et la page de paiement.

Ensuite, quelle information était cachée ou ambiguë ? Frais, abonnement, durée d’engagement, conditions de résiliation, prix de référence, identité du vendeur ou véritable nature de l’offre.

Puis, quelle décision l’utilisateur a-t-il prise à cause de cette interface ? Achat, souscription, renonciation au remboursement, acceptation d’une option, maintien d’un abonnement.

Enfin, quel préjudice peut être chiffré ? Sommes prélevées, frais bancaires, perte de marge, détournement de clientèle, coût de campagne publicitaire gaspillée, atteinte à l’image ou désorganisation commerciale.

Pour un consommateur, quelques dizaines d’euros peuvent justifier une réclamation structurée et un signalement. Pour une entreprise concurrente, il faut souvent aller plus loin : constat, analyse du tunnel d’achat, comparaison des prix réellement payés, captures sur plusieurs profils utilisateurs, relevé des publicités, suivi des avis et preuve du détournement de clientèle.

Paris et Île-de-France : quel canal choisir ?

À Paris et en Île-de-France, le choix du canal dépend du demandeur et de l’objectif.

Un consommateur peut commencer par une réclamation, une contestation bancaire lorsque les conditions sont réunies, un signalement SignalConso et, si nécessaire, une action devant le tribunal compétent. Lorsque plusieurs consommateurs sont touchés, les signalements répétés renforcent la crédibilité du dossier.

Un e-commerçant poursuivi ou contrôlé doit réagir autrement : correction de l’interface, gel des campagnes litigieuses, conservation des anciennes versions du site, réponse au service client, analyse des CGV, documentation des prix de référence, préparation d’une réponse à la DGCCRF ou à un contradicteur.

Un concurrent peut agir en référé devant la juridiction compétente si la pratique cause un trouble manifestement illicite ou un dommage imminent. Lorsque le dossier relève du contentieux commercial, le tribunal de commerce de Paris peut être concerné. Lorsque le litige porte sur un contenu en ligne à faire supprimer au titre de la LCEN, le tribunal judiciaire peut aussi être saisi selon le fondement retenu.

Dans tous les cas, l’urgence est de figer la preuve avant que le site ne change. Les interfaces de vente évoluent vite : un bouton déplacé, une case décochée ou un prix corrigé peut rendre le litige plus difficile à démontrer.

Comment corriger un parcours d’achat avant contentieux

L’entreprise qui veut réduire son risque doit traiter les dark patterns comme un risque juridique, pas seulement comme un sujet UX. La correction doit porter sur le parcours réel, y compris mobile.

Les mesures prioritaires sont concrètes :

  • afficher le prix total et les frais obligatoires avant la validation ;
  • interdire les options payantes précochées ;
  • présenter clairement la durée et le prix de tout abonnement ;
  • rendre le désabonnement accessible, lisible et traçable ;
  • documenter le prix de référence des promotions ;
  • identifier les contenus sponsorisés, classements rémunérés et recommandations commerciales ;
  • conserver l’historique des versions du site, des CGV et des écrans de paiement ;
  • former le service client à répondre aux contestations sans aggraver le litige.

Cette démarche protège aussi contre les actions de concurrents. Une entreprise qui peut démontrer la loyauté de son parcours, la clarté de ses prix et la traçabilité des consentements se défend mieux qu’une entreprise qui découvre son propre tunnel d’achat au moment du contrôle.

Pour approfondir les risques voisins, le cabinet a déjà traité les fausses promotions et prix barrés, les recours des PME face aux marketplaces et les comptes vendeurs marketplace suspendus. Pour une analyse plus générale des litiges commerciaux, voir aussi la page avocat en droit des affaires à Paris.

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».