Cabinet Kohen Avocats · Paris

—

Maître Reda KOHEN intervient en droit immobilier, droit des sociétés et droit des affaires à Paris. Première analyse : 80 € TTC, réponse personnelle sous 24 heures.

100 % confidentiel · Secret professionnel · Sans engagement

Barreau de Paris Immobilier, sociétés, affaires Fiche CNB avocat.fr
Maître Reda KOHEN, avocat au Barreau de Paris
Maître Reda KOHEN
Avocat au Barreau de Paris

AFFAIRE EREN ET YUMLU c. TÜRKİYE

Par une décision du 14 janvier 2025, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné un État pour avoir porté atteinte au droit de propriété de deux de ses ressortissants et à leur droit à un procès équitable. En l’espèce, des particuliers se plaignaient de l’occupation de leur terrain par les autorités publiques sans qu’aucune procédure d’expropriation n’ait été engagée. Ils dénonçaient également le refus de l’administration de se conformer à une décision de justice interne rendue en leur faveur.

La procédure interne avait abouti à une décision de justice définitive ordonnant à l’administration de remédier à la situation. Cependant, cette décision était restée sans exécution, conduisant les propriétaires à saisir la juridiction européenne. Ils alléguaient une violation du droit au respect de leurs biens ainsi que de leur droit à voir leur cause entendue dans un délai raisonnable, incluant l’exécution du jugement.

Il revenait donc à la Cour de déterminer si l’occupation d’un terrain privé par la puissance publique en dehors de tout cadre légal, qualifiée « d’expropriation de fait », constitue une violation du droit de propriété. Il lui appartenait également de se prononcer sur le point de savoir si le retard prolongé d’une administration à exécuter une décision de justice définitive enfreint le droit à un procès équitable.

La Cour européenne des droits de l’homme répond par l’affirmative à ces deux questions. Elle juge que l’occupation irrégulière d’un bien constitue une ingérence disproportionnée dans le droit au respect des biens. Elle considère également que l’absence d’exécution d’une décision de justice pendant une période prolongée prive de son effectivité le droit d’accès à un tribunal.

La solution, qui s’inscrit dans une jurisprudence établie, rappelle ainsi les obligations positives qui pèsent sur les États en matière de respect des droits fondamentaux (I), tout en confirmant le rôle de la Cour comme garante de l’effectivité de l’État de droit (II).

***

I. La réaffirmation des garanties conventionnelles face à l’ingérence de l’État

La décision commentée réitère avec fermeté deux principes cardinaux de la Convention : la protection du droit de propriété contre les expropriations déguisées (A) et le droit à l’exécution des décisions de justice comme composante du procès équitable (B).

A. La condamnation de l’expropriation de fait

Le droit au respect des biens, garanti par l’article 1er du Protocole n°1, n’est pas absolu et peut faire l’objet de restrictions, notamment par la voie de l’expropriation pour cause d’utilité publique. Toutefois, une telle privation de propriété est strictement encadrée. Elle doit être prévue par la loi, poursuivre un but légitime et ménager un juste équilibre entre les exigences de l’intérêt général et la sauvegarde des droits de l’individu, ce qui implique en principe une indemnisation juste et préalable.

En l’espèce, la Cour constate « l’occupation par les autorités publiques d’un terrain appartenant aux requérants sans qu’une procédure d’expropriation en bonne et due forme ait été mise en œuvre ». Par cette formule, elle ne critique pas le but potentiellement légitime de l’occupation, mais la méthode employée. L’absence de toute procédure légale prive les propriétaires des garanties fondamentales qui leur sont dues. L’ingérence de l’État n’est donc pas « prévue par la loi » au sens de la Convention et constitue une voie de fait.

Le raisonnement de la Cour est sans équivoque : une expropriation de fait, qui se traduit par une dépossession matérielle sans titre juridique, est en soi contraire aux exigences de la Convention. Elle rompt le juste équilibre requis et fait peser sur les individus concernés une charge disproportionnée et excessive, les plaçant dans une incertitude prolongée quant au sort de leur bien.

B. La sanction du défaut d’exécution d’une décision de justice

Le second fondement de la condamnation de l’État défendeur repose sur la violation de l’article 6 § 1 de la Convention. La Cour rappelle constamment que le droit à un tribunal serait illusoire si l’ordre juridique interne d’un État contractant permettait qu’une décision de justice définitive et obligatoire reste inopérante au détriment d’une partie. L’exécution d’un jugement ou d’un arrêt, de quelque juridiction que ce soit, doit donc être considérée comme faisant partie intégrante du « procès ».

La Cour relève en l’espèce « le retard de l’administration dans l’exécution d’une décision de justice devenue définitive ». En s’abstenant pendant une longue période de prendre les mesures nécessaires pour se conformer au jugement interne, l’administration a privé les dispositions de l’article 6 § 1 de tout effet utile. Un tel manquement de la part d’une autorité étatique est d’autant plus grave qu’il porte atteinte à la confiance des citoyens dans le système judiciaire.

Ainsi, la Cour ne se contente pas de vérifier que le justiciable a eu accès à un juge et a obtenu une décision ; elle s’assure que ce dernier a pu bénéficier concrètement de son droit reconnu en justice. Le retard excessif et injustifié dans l’exécution d’une décision imputable à l’État constitue une violation de la Convention.

***

II. La portée d’une décision de confirmation au service de l’État de droit

Au-delà de l’explication de son sens, la décision mérite d’être appréciée au regard de sa valeur (A) et de sa portée (B), qui, bien que limitées en apparence, renforcent la primauté du droit.

A. L’affirmation de la protection effective des droits

La valeur de cet arrêt ne réside pas dans sa nouveauté, car il applique des principes jurisprudentiels constants. Elle tient plutôt à sa fonction de rappel à l’ordre et de protection concrète des justiciables face aux défaillances systémiques d’une administration. En liant la violation du droit de propriété à celle du droit au procès équitable, la Cour souligne une double défaillance de l’État : une défaillance dans son action, par l’occupation illégale, et une défaillance dans sa fonction de garant de la justice, par le refus d’exécuter une décision.

La condamnation au titre de la satisfaction équitable pour le dommage moral subi par les requérants illustre la prise en compte par la Cour du sentiment d’impuissance et de frustration des individus confrontés à l’inertie de la puissance publique. La décision a donc une valeur pédagogique : elle rappelle à l’État mis en cause, mais aussi à l’ensemble des États contractants, que le respect de la légalité formelle et l’exécution des décisions de justice sont des piliers non négociables de l’État de droit.

Cette approche pragmatique assure que les droits garantis par la Convention ne soient pas seulement théoriques ou illusoires, mais bien concrets et effectifs. Elle réaffirme que les autorités administratives, au même titre que les particuliers, sont soumises au respect des décisions judiciaires.

B. Une jurisprudence d’espèce à la portée préventive

Cet arrêt constitue une décision d’espèce. Il ne formule pas de principe nouveau et se contente d’appliquer une solution bien établie à une situation factuelle spécifique. La Cour se borne à constater que les faits de la cause correspondent à des violations déjà sanctionnées à de multiples reprises dans des affaires similaires, notamment contre le même État.

Cependant, la portée de ce type de décision ne doit pas être sous-estimée. L’accumulation d’arrêts condamnant un même État pour des manquements structurels, tels que la pratique des expropriations de fait ou l’inexécution chronique des jugements, met en lumière un problème systémique. Elle peut inciter l’État concerné à entreprendre des réformes législatives ou administratives pour se conformer à ses obligations conventionnelles et éviter de futures condamnations.

De plus, en rendant publique la défaillance de l’État, la décision exerce une pression politique et juridique en faveur d’une meilleure gouvernance. Elle renforce le mécanisme de surveillance de l’exécution des arrêts de la Cour par le Comité des Ministres du Conseil de l’Europe, qui sera chargé de s’assurer que l’État prend des mesures générales pour prévenir des violations semblables à l’avenir.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».