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Maître Reda KOHEN
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Salaires impayés dans une usine d’armement en difficulté : garantie AGS, relevé de forclusion et défense du salarié, comment récupérer son argent (2026)

Une usine d’armement d’une soixantaine de salariés, présentée comme la seule capable de produire en France les corps creux des obus de 155 mm, accumule les retards de salaires, les arrêts de production et les tensions de trésorerie. Selon BFM Business (2 octobre 2026), la production aurait été totalement interrompue entre la mi-août et la mi-septembre 2026, aucun approvisionnement en matière première ne serait parvenu à l’usine depuis le mois de mars, et les derniers salaires auraient été versés en retard, directement par l’actionnaire du site. À la date de rédaction, aucune source officielle, ni annonce au BODACC, ni décision de justice publiée, ni communiqué d’une autorité, ne constate l’ouverture d’une procédure collective visant cette usine, et aucune responsabilité n’est établie à l’encontre de qui que ce soit. Les contrats de travail signés priment sur toute analyse générale, et seul le juge, saisi d’un litige précis, déciderait du sort de chaque créance. Cet article explique donc le droit applicable si vous êtes salarié d’une entreprise industrielle en difficulté : comment la garantie des salaires prend en charge les sommes impayées, dans quels délais agir quand votre créance est oubliée, combien vous pouvez réellement percevoir, et ce que deviennent votre contrat et vos indemnités si l’usine est cédée ou si un licenciement économique est prononcé.

I. Salaires impayés et usine à l’arrêt : comment la garantie des salaires vous paie et dans quels délais agir

A. Que faire quand votre salaire arrive en retard : relevé des créances, mandataire et avance de la garantie

Le premier réflexe consiste à distinguer deux situations que les salariés confondent souvent. Tant qu’aucune procédure collective n’est ouverte, le retard de salaire reste un manquement de l’employeur au contrat de travail, qui se poursuit devant le conseil de prud’hommes par une demande de rappel de salaire, avec bulletins de paie et relevés bancaires à l’appui. Dès qu’un jugement ouvre une procédure de sauvegarde, de redressement ou de liquidation judiciaire, un mécanisme collectif prend le relais : l’assurance contre le risque de non-paiement des salaires, gérée par les institutions de garantie que chacun appelle l’AGS. L’article L. 3253-6 du code du travail dispose en effet que « Tout employeur de droit privé assure ses salariés, y compris ceux détachés à l’étranger ou expatriés mentionnés à l’article L. 5422-13 , contre le risque de non-paiement des sommes qui leur sont dues en exécution du contrat de travail, en cas de procédure de sauvegarde, de redressement ou de liquidation judiciaire. » Ce texte fait de la garantie un droit attaché à votre contrat, financé par une cotisation patronale, et non une faveur accordée au cas par cas. Concrètement, si l’usine décrite par la presse venait à faire l’objet d’un jugement d’ouverture, vos salaires impayés antérieurs et les créances nées de la période d’observation entreraient dans le champ de cette assurance, sans que vous ayez à déclarer vous-même votre créance comme le ferait un fournisseur.

La mécanique procédurale repose ensuite sur le mandataire judiciaire, et non sur vos démarches spontanées. L’article L. 3253-19 du code du travail lui impose d’établir les relevés des créances salariales selon un calendrier précis, à commencer par « Pour les créances mentionnées aux articles L. 3253-2 et L. 3253-4 , dans les dix jours suivant le prononcé du jugement d’ouverture de la procédure ». Le mandataire recense donc vos salaires, vos indemnités de congés payés et vos accessoires de salaire, entend le débiteur, soumet les relevés au représentant des salariés que vous aurez élu, puis les fait viser par le juge-commissaire avant dépôt au greffe. Si les fonds disponibles de l’entreprise ne permettent pas de payer, l’article L. 3253-20 du même code prévoit que « Si les créances ne peuvent être payées en tout ou partie sur les fonds disponibles avant l’expiration des délais prévus par l’article L. 3253-19 , le mandataire judiciaire demande, sur présentation des relevés, l’avance des fonds nécessaires aux institutions de garantie mentionnées à l’article L. 3253-14 . » L’avance transite alors par le centre de gestion et d’études AGS compétent, puis vous est reversée par le mandataire. Retenez ce point pratique essentiel : le juge-commissaire doit mettre en cause ces institutions « dans les dix jours du jugement d’ouverture de la procédure de redressement judiciaire », comme le rappelle l’article L. 631-18 du code de commerce, ce qui signifie que la garantie est alertée dès le départ et que vous n’avez pas à écrire vous-même à l’AGS pour déclencher le processus.

La Cour de cassation a fermement verrouillé ce caractère quasi automatique de l’avance en redressement et en liquidation. Dans un arrêt du 7 juillet 2023 rendu à propos d’une entreprise cédée puis liquidée, la chambre commerciale a jugé « qu’en dehors de cette procédure, aucun contrôle a priori n’est ouvert à l’AGS », et que « l’institution de garantie est tenue de verser les avances demandées » dès présentation d’un relevé établi sous sa responsabilité par le mandataire, « afin de répondre à l’objectif d’une prise en charge rapide de ces créances » (Cass. com., 7 juill. 2023, n° 22-17.902). Autrement dit, hors sauvegarde où le mandataire doit justifier de l’insuffisance des fonds, l’AGS ne peut pas refuser l’avance en invoquant par avance la subsidiarité de son intervention ou l’existence d’un prix de cession consigné : elle paie d’abord, et ne discute qu’après, par la voie du remboursement ou de la responsabilité du mandataire. Pour le salarié de l’usine décrite par la presse, l’enseignement est direct : si une procédure collective s’ouvrait demain, la présence d’un carnet de commandes rempli ou d’un prix de cession espéré, par exemple les 150 millions d’euros de négociations évoqués par BFM Business au sujet d’une cession des activités de défense, ne permettrait pas à la garantie de différer le paiement de vos salaires. Votre rôle se limite à vérifier que le relevé vous concernant est exact et complet : conservez chaque bulletin de paie, chaque relevé bancaire montrant l’absence de virement, chaque écrit de la direction annonçant un décalage de paie, et signalez sans attendre au représentant des salariés toute erreur sur les montants, les primes ou les congés.

Un dernier garde-fou mérite d’être connu dès maintenant : même contestées par un tiers, les sommes portées sur le relevé doivent être avancées. L’article L. 3253-15 du code du travail énonce que « Les institutions de garantie mentionnées à l’article L. 3253-14 avancent les sommes comprises dans le relevé établi par le mandataire judiciaire, même en cas de contestation par un tiers. » Une contestation de l’employeur ou d’un créancier ne bloque donc pas le versement, et les décisions de justice exécutoires constatant vos créances sont de plein droit opposables à la garantie. Si vos salaires ont été payés en retard par l’actionnaire plutôt que par l’employeur, comme le rapporte la presse au sujet de cette usine, conservez aussi la preuve de l’origine exacte des fonds et des périodes couvertes : en cas de procédure ultérieure, le mandataire devra reconstituer mois par mois ce qui a été payé, par qui et pour quelle paie, et vos propres archives feront foi en cas de désaccord sur les montants restant dus.

B. Votre créance est absente du relevé : comment saisir les prud’hommes dans les deux mois

L’oubli d’une créance salariale sur le relevé n’est pas une fatalité, mais il déclenche un délai couperet que beaucoup de salariés découvrent trop tard. L’article L. 625-1 du code de commerce dispose que « Le salarié dont la créance ne figure pas en tout ou en partie sur un relevé peut saisir à peine de forclusion le conseil de prud’hommes dans un délai de deux mois à compter de l’accomplissement de la mesure de publicité mentionnée à l’alinéa précédent. » Le point de départ n’est donc pas le jour où vous constatez l’oubli, mais la mesure de publicité du dépôt du relevé au greffe, et l’expiration du délai de deux mois vous prive définitivement du recours. Le texte vous autorise à « demander au représentant des salariés de l’assister ou de le représenter devant la juridiction prud’homale », ce qu’il faut faire systématiquement : ce représentant connaît le dossier collectif, dispose des relevés et peut attester de votre présence dans les effectifs. Devant les prud’hommes, le débiteur et l’administrateur sont mis en cause, et le jugement qui fixe votre créance permet ensuite l’établissement d’un relevé complémentaire pris en charge par la garantie.

En pratique, surveillez trois signaux dès l’ouverture d’une procédure. D’abord, l’affichage et la publicité du relevé : demandez au greffe du tribunal et au représentant des salariés si votre nom et vos montants y figurent, et pour quelles périodes. Ensuite, la cohérence entre le relevé et vos bulletins : primes d’ancienneté, heures supplémentaires, indemnités de congés payés non pris, rappels de salaire promis par écrit mais jamais versés. Enfin, votre propre statut : intérimaire mis à disposition, salarié détaché, contrat aidé, temps partiel, arrêt maladie en cours. Tous sont couverts par la garantie dès lors que les sommes sont dues en exécution du contrat de travail, et un statut atypique explique souvent l’omission. Si vous relevez une absence totale ou partielle, saisissez le conseil de prud’hommes compétent, en principe celui du lieu où vous travaillez, dans les deux mois de la publicité, avec un dossier chiffré mois par mois, pièces bancaires et contractuelles à l’appui. Passé ce délai, la forclusion est encourue et seule une analyse fine de votre dossier par un juriste pourrait rechercher une voie résiduelle, sans garantie de succès.

Il faut bien distinguer ce recours salarial du régime applicable aux autres créanciers, car les délais ne sont pas les mêmes. L’article L. 622-24 du code de commerce impose aux créanciers dont la créance est née avant le jugement, « à l’exception des salariés », de déclarer leurs créances au mandataire dans les délais fixés par décret. Vous, salarié, n’avez donc pas à effectuer cette déclaration : c’est le relevé du mandataire qui porte votre créance. En revanche, si vous êtes aussi créancier à un autre titre, par exemple pour un prêt consenti à l’entreprise ou des frais avancés en qualité de bénévole devenu salarié, cette part non salariale relève bien de la déclaration dans le délai légal. À défaut de déclaration en temps utile, l’article L. 622-26 du même code prévoit que « les créanciers ne sont pas admis dans les répartitions et les dividendes à moins que le juge-commissaire ne les relève de leur forclusion s’ils établissent que leur défaillance n’est pas due à leur fait ou qu’elle est due à une omission du débiteur », et que « L’action en relevé de forclusion ne peut être exercée que dans le délai de six mois. » Ce délai de six mois court en principe à compter de la publication du jugement d’ouverture. Les salariés d’une usine en difficulté qui cumulent plusieurs casquettes, par exemple salarié et fournisseur occasionnel, ou salarié et prêteur familial de l’entreprise, doivent donc traiter chaque créance selon son régime propre, sans mélanger les délais. Pour approfondir le versant fournisseur de cette mécanique, notre analyse consacrée au créancier dont le client est placé en redressement judiciaire, avec la déclaration de créance en deux mois et la contestation du rejet, détaille la procédure que suivent les créances non salariales.

Un cas fréquent mérite une attention particulière : le salarié dont le contrat a déjà été rompu avant l’ouverture de la procédure, ou dont la rupture intervient pendant la période d’observation. L’article L. 3253-8 du code du travail couvre « Les sommes dues aux salariés à la date du jugement d’ouverture de toute procédure de redressement ou de liquidation judiciaire », ainsi que les créances nées de ruptures intervenant pendant la période d’observation, dans le mois suivant le jugement arrêtant le plan, ou dans les quinze jours suivant le jugement de liquidation, avec des délais portés à vingt et un jours lorsqu’un plan de sauvegarde de l’emploi est élaboré. Vos indemnités de préavis, de licenciement et de congés payés afférents à ces ruptures entrent donc dans la garantie, dans la limite des plafonds examinés plus bas. Si votre rupture est antérieure et que vos indemnités n’ont jamais été payées, elles figurent parmi les sommes dues à la date du jugement et doivent apparaître sur le premier relevé. Vérifiez-le ligne par ligne : les indemnités de rupture sont la première source d’omission constatée en pratique, parce que le mandataire se concentre d’abord sur les salaires mensuels.

II. Combien pouvez-vous vraiment toucher et que devient votre emploi si l’usine est cédée ou licencie

A. Combien la garantie peut-elle vraiment vous verser : plafonds, superprivilège et subrogation expliqués

La garantie des salaires n’est ni illimitée ni forfaitaire : elle paie vite, mais dans des bornes fixées par la loi et le décret. L’article L. 3253-17 du code du travail dispose que « La garantie des institutions de garantie mentionnées à l’article L. 3253-14 est limitée, toutes sommes et créances avancées confondues, à un ou des montants déterminés par décret, en référence au plafond mensuel retenu pour le calcul des contributions du régime d’assurance chômage ». Concrètement, le plafond applicable dépend de votre ancienneté dans l’entreprise à la date d’ouverture de la procédure, et il inclut les cotisations et contributions sociales ainsi que la retenue à la source. Un salarié présent depuis plusieurs années bénéficie d’un plafond supérieur à celui d’un salarié embauché quelques semaines avant le jugement. Avant tout rendez-vous utile, reconstituez donc votre ancienneté exacte, la date de votre embauche et la nature de chaque somme réclamée : salaire de base, primes contractuelles, heures supplémentaires, indemnités de congés payés, indemnité compensatrice de préavis, indemnité de licenciement légale ou conventionnelle. Chaque ligne doit être rattachée à une période et à un fondement, car le mandataire applique le plafond créance par créance et non en une enveloppe globale approximative.

Une fois qu’elle a avancé les fonds, la garantie prend votre place contre l’entreprise, avec vos privilèges. L’article L. 3253-16 du code du travail énonce que « Les institutions de garantie mentionnées à l’article L. 3253-14 sont subrogées dans les droits des salariés pour lesquels elles ont réalisé des avances », en visant, pour le redressement et la liquidation, « les créances garanties par le privilège prévu aux articles L. 3253-2, L. 3253-4 et L. 7313-8 et les créances avancées au titre du 3° de l’article L. 3253-8 ». La chambre commerciale en a tiré une conséquence majeure dans l’affaire d’une entreprise de l’internet des objets liquidée en 2022 : « la subrogation dont bénéficient les institutions de garantie a pour effet de les investir de la créance des salariés avec tous ses avantages et accessoires, présents et à venir », et « le superprivilège garantissant le paiement de leurs créances, n’est pas exclusivement attaché à la personne des salariés, mais est transmis à l’AGS qui bénéficie ainsi du droit à recevoir un paiement sur les premières rentrées de fonds de la procédure collective » (Cass. com., 17 janv. 2024, n° 23-12.283). Pour vous, salarié, cette subrogation ne change rien au montant perçu : elle signifie seulement que l’AGS, après vous avoir payé, récupère auprès de la procédure avec un rang prioritaire, ce qui sécurise le financement du dispositif et rend l’avance d’autant plus systématique.

Ce superprivilège se traduit par une règle de paiement accéléré qu’il faut connaître pour comprendre le calendrier des versements. L’article L. 625-8 du code de commerce prévoit que les créances salariales garanties par le privilège « doivent, sur ordonnance du juge-commissaire, être payées dans les dix jours du prononcé du jugement ouvrant la procédure par le débiteur », et qu’à défaut de disponibilités elles sont acquittées sur les premières rentrées de fonds. Le texte organise même, avant tout chiffrage définitif, le versement provisionnel d’un mois de salaire impayé sur autorisation du juge-commissaire. Dans une usine où la trésorerie serait exsangue mais où des rentrées resteraient attendues, par exemple le paiement d’un client unique ou le produit d’une vente d’actifs, vos créances salariales seraient donc servies avant les autres créances, sur ces premiers fonds. C’est ce mécanisme qui explique que, même dans des dossiers où l’entreprise semble vide, les salariés perçoivent leurs avances : l’AGS paie sur relevé, puis se rembourse en priorité sur les rentrées de la procédure grâce au superprivilège transmis par subrogation.

Reste la question que chaque salarié pose : que se passe-t-il au-delà du plafond ? La part de vos créances qui dépasserait le plafond de garantie ne disparaît pas : elle demeure une créance contre l’entreprise, vérifiée et admise au passif, mais elle sera payée selon l’ordre des répartitions de la procédure, donc souvent partiellement, tardivement, voire pas du tout en cas d’insuffisance d’actif. D’où trois réflexes chiffrés. D’abord, faites vérifier le plafond applicable à votre ancienneté avant de signer tout reçu pour solde : un reçu signé sans réserve pourrait compliquer la réclamation du reliquat. Ensuite, distinguez les sommes dues à la date du jugement, les créances de la période d’observation et les indemnités de rupture, car les fenêtres de garantie et les plafonds ne s’appliquent pas identiquement à chaque catégorie. Enfin, si une partie de vos droits dépasse le plafond, discutez rapidement avec le mandataire de leur admission au passif et des perspectives de répartition, plutôt que de découvrir l’écrêtement au moment du versement. Dans le dossier relayé par la presse, où les salaires auraient été versés en retard par l’actionnaire et où une opération de cession-bail du site intervenue le 18 mars 2026 aurait dégagé des liquidités selon les déclarations de la direction rapportées par BFM Business, ces questions de chiffrage seraient centrales : chaque euro payé en retard par un tiers devrait être imputé sur une paie précise, pour éviter qu’un reliquat ne reste dans l’angle mort du relevé.

B. Cession de l’usine ou licenciement économique à Paris et en Île-de-France : quels réflexes pour garder vos droits

Quand une usine en difficulté cherche un repreneur, les salariés craignent pour leur poste autant que pour leur paie. Le principe protecteur tient en une phrase : l’article L. 1224-1 du code du travail dispose que « Lorsque survient une modification dans la situation juridique de l’employeur, notamment par succession, vente, fusion, transformation du fonds, mise en société de l’entreprise, tous les contrats de travail en cours au jour de la modification subsistent entre le nouvel employeur et le personnel de l’entreprise. » Si l’exploitation de l’usine était cédée à un repreneur dans le cadre d’un plan de cession, vos contrats se poursuivraient donc avec le nouvel exploitant, avec votre ancienneté, votre qualification et votre rémunération conservées. Attention à ne pas confondre cette cession de l’entreprise avec une simple vente des murs : l’opération de cession-bail décrite par la presse, vendre le site pour le relouer et dégager des liquidités, ne transfère pas à elle seule les contrats de travail, puisqu’elle ne modifie pas la situation juridique de l’employeur exploitant. Ce qui compterait, le cas échéant, serait la reprise de l’activité et des moyens d’exploitation par un nouvel opérateur, et non la propriété immobilière du terrain. Exigez dans tous les cas une information écrite et précise sur l’identité du repreneur, la date du transfert et le sort de chaque contrat, et conservez vos bulletins antérieurs pour prouver votre ancienneté si le nouvel employeur la discutait.

Le revers de la reprise, ce sont les licenciements qui l’accompagnent parfois, ou ceux que l’administrateur prononce pendant la période d’observation. L’article L. 1233-3 du code du travail définit le licenciement économique comme celui qui repose sur « un ou plusieurs motifs non inhérents à la personne du salarié », liés notamment à l’un des cas légaux, au premier rang desquels « 1° A des difficultés économiques caractérisées soit par l’évolution significative d’au moins un indicateur économique tel qu’une baisse des commandes ou du chiffre d’affaires, des pertes d’exploitation ou une dégradation de la trésorerie ou de l’excédent brut d’exploitation ». La situation décrite par la presse, production interrompue pendant plusieurs semaines, absence de matières premières depuis mars, machines vieillissantes et interrogations sur la trésorerie, pourrait, si elle était établie devant le juge, correspondre à de tels indicateurs, mais seul le juge apprécierait la réalité et la caractérisation de ces difficultés au jour de chaque licenciement. En procédure collective, les licenciements prononcés pendant la période d’observation, dans le mois suivant le jugement arrêtant le plan ou dans les quinze jours du jugement de liquidation, ouvrent droit à la garantie pour les indemnités de rupture, comme vu plus haut. Vérifiez alors trois mentions sur votre notification : le motif économique précisément énoncé, la proposition du contrat de sécurisation professionnelle et l’information sur les délais de contestation.

Car la contestation obéit elle aussi à un délai bref qu’il ne faut pas manquer. L’article L. 1471-1 du code du travail dispose que « Toute action portant sur la rupture du contrat de travail se prescrit par douze mois à compter de la notification de la rupture. » Vous disposez donc de douze mois à compter de la notification pour contester le motif économique, l’ordre des licenciements, l’obligation de reclassement ou l’insuffisance du plan de sauvegarde de l’emploi, tandis que les actions en paiement du salaire restent soumises à leur propre régime. N’attendez pas l’issue de la procédure collective pour agir : la prescription court indépendamment du sort de l’entreprise, et un licenciement jugé sans cause réelle et sérieuse ouvre droit à une indemnité qui, si elle est fixée par le juge dans les fenêtres de garantie, peut elle-même être prise en charge. Rassemblez dès la notification l’ensemble des pièces utiles : lettre de licenciement, proposition de contrat de sécurisation professionnelle, attestations de collègues sur votre poste et vos fonctions, organigrammes, offres de reclassement reçues et réponses apportées, bulletins des douze derniers mois.

À Paris et en Île-de-France, ces règles nationales s’appliquent avec des particularités pratiques que les salariés franciliens doivent intégrer. Beaucoup d’usines de province appartiennent à des groupes dont les fonctions support, la paie et parfois la direction des ressources humaines sont installées en région parisienne : identifiez précisément votre employeur juridique, mentionné sur vos bulletins, car c’est lui, et non la maison mère parisienne, qui serait visé par le jugement d’ouverture et dont le mandataire établirait le relevé. Le centre de garantie compétent et le conseil de prud’hommes saisi suivent en principe le ressort de l’établissement où vous travaillez effectivement, et les juridictions franciliennes, habituées aux dossiers de groupes, exigent des chiffrages rigoureux et des pièces complètes dès la première audience. Si vous travaillez sur un site francilien d’un groupe industriel en difficulté, vérifiez également si un plan de sauvegarde de l’emploi est en préparation : son existence porte de quinze à vingt et un jours certaines fenêtres de garantie des ruptures et modifie le calendrier de vos démarches. Dans tous les cas, ne signez aucun solde de tout compte, aucune transaction et aucune rupture d’un commun accord dans la précipitation d’une annonce de cession : chaque écrit signé restreint vos contestations ultérieures, et un délai de réflexion de quelques jours, mis à profit pour faire chiffrer vos droits, ne compromet jamais le versement des avances de garantie, qui suivent leur propre circuit par le mandataire.

Conclusion

Des salaires versés en retard, une production interrompue pendant des semaines et un actionnaire qui paie à la place de l’usine : les faits rapportés par la presse au sujet de cette usine d’armement dessinent le portrait type de l’entreprise industrielle en difficulté, avec des carnets de commandes qui rassurent et une trésorerie qui inquiète. Si une procédure collective s’ouvrait, vos réflexes seraient simples : vérifier votre présence sur le relevé du mandataire, saisir les prud’hommes dans les deux mois de sa publicité en cas d’omission, faire chiffrer chaque créance au regard des plafonds de garantie, et surveiller le sort de votre contrat en cas de cession comme la régularité de tout licenciement économique. À ce jour, rappelons-le, aucune source officielle ne constate l’ouverture d’une telle procédure visant cette usine, aucun manquement de l’employeur ni aucune faute de gestion n’a été établi par une décision de justice, et aucune responsabilité n’est retenue contre qui que ce soit : les négociations de cession évoquées, les commandes annoncées jusqu’en 2028 et les salaires finalement versés, même tardivement, jouent en faveur de la continuité, et les contrats de travail signés priment sur toute analyse générale. Seul le juge, saisi d’un dossier complet et contradictoire, déciderait du sort de chaque salaire, de chaque indemnité et de chaque contrat.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».