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Maître Reda KOHEN
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Trouble anormal de voisinage : nuisance sonore, recours et contentieux

Le 7 avril 2023, la Cour de cassation a précisé les conditions de la preuve en matière de trouble anormal de voisinage. Dans un arrêt relatif au caquetement d’un poulailler, la troisième chambre civile a jugé que le dépassement d’un seuil réglementaire de bruit ne suffit pas à caractériser l’anormalité du trouble. Il faut une corrélation stricte entre la mesure technique et le préjudice effectif subi par le voisin. Cette décision illustre la difficulté croissante des contentieux de voisinage en France, où la densité urbaine et l’essor des activités domestiques intensives multiplient les conflits. Le bruit nocturne, les travaux prolongés, les odeurs persistantes ou les gênes visuelles constituent autant de sources de litiges dont la jurisprudence dessine les contours avec une rigueur croissante. Le propriétaire ou le locataire qui subit un excès doit disposer d’outils juridiques précis pour faire valoir ses droits sans se heurter à des écueils procéduraux.

Qu’est-ce qu’un trouble anormal de voisinage ?

L’article 544 du Code civil pose le principe fondateur de la propriété.

« La propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu’on n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements » (texte officiel).

Ce pouvoir absolu trouve une limite naturelle dans le respect du voisin. La Cour de cassation a déduit de ce texte l’interdiction de causer à autrui un trouble excédant les inconvénients normaux du voisinage. Trois conditions cumulatives doivent être réunies. Il faut d’abord une activité ou une situation sur un fonds voisin. Ensuite, un trouble objectif doit en résulter. Enfin, ce trouble doit présenter un caractère anormal au sens où il dépasse les inconvénients habituellement attendus dans le contexte local. L’anormalité s’apprécie in concreto, au regard de l’intensité du trouble, de sa durée, de sa fréquence et de l’environnement géographique et urbanistique. Le propriétaire d’une maison individuelle à la campagne supporte des inconvénients différents de ceux d’un locataire d’un appartement parisien.

La responsabilité ainsi engagée relève d’une obligation de résultat. Elle est indépendante de la recherche d’une faute. La Cour de cassation l’a affirmé dans un arrêt fondateur.

Cass. 3e civ., 22 juin 2005, n° 03-20.068 (décision) :

motifs : « La cour d’appel a retenu à bon droit que le propriétaire de l’immeuble auteur des nuisances, et les constructeurs à l’origine de celles-ci sont responsables de plein droit vis-à-vis des voisins victimes, sur le fondement de la prohibition du trouble anormal de voisinage, ces constructeurs étant, pendant le chantier, les voisins occasionnels des propriétaires lésés »

Cette responsabilité de plein droit constitue un atout majeur pour le justiciable, qui n’a pas à démontrer une négligence ou une malveillance de son voisin.

Le bruit du voisin : quand dépasse-t-il les inconvénients normaux ?

La nuisance sonore constitue la première source de contentieux de voisinage. Les requêtes de type « bruit des voisins » ou « tapage nocturne » reflètent une préoccupation massive des Français. La Cour de cassation a récemment durci les exigences probatoires. Dans l’affaire des chants de coqs, la Cour a cassé l’arrêt d’appel. Elle a estimé que la mesure acoustique extérieure ne prouvait pas le préjudice intérieur.

Cass. 3e civ., 7 avril 2023, n° 21-17.985 (décision) :

motifs : « Ayant, enfin, relevé que la seule mesure acoustique avait été effectuée à l’extérieur de la bâtisse, alors que Monsieur et Madame [D] se plaignaient de bruits provoquant des réveils nocturnes ou matinaux et perturbant leur sommeil, et qu’il n’était pas versé d’autres attestations ou constatations étayant, de façon consistante, l’intensité des nuisances dénoncées, elle a pu retenir que le caractère anormal du trouble ne pouvait pas être établi par cette mesure réalisée dans des conditions distinctes de celles du préjudice allégué »

Cet arrêt enseigne que le constat d’huissier doit être circonstancié. Il doit préciser les heures de la mesure, l’endroit exact où elle est effectuée et les conditions d’audition du voisin. Une mesure à l’extérieur ne prouve pas le trouble subi dans une chambre à coucher aux volets fermés. Le juge exige une preuve cohérente entre le dommage allégué et les éléments techniques versés au dossier. Le voisin qui se plaint d’un bruit nocturne doit privilégier les constats réalisés aux heures de la gêne, depuis l’intérieur du logement concerné.

Tapage nocturne et nuisance sonore : les preuves à réunir

L’accumulation probatoire conditionne la réussite du contentieux. Le justiciable qui subit un bruit excessif doit agir méthodiquement dès les premières manifestations du trouble.

Checklist des 7 étapes pour constater et faire cesser un bruit de voisinage

  1. Dialogue amiable : adresser une lettre simple au voisin en décrivant la nuisance et en demandant son cessation.
  2. Constat d’huissier : faire établir un constat aux heures de la gêne, depuis l’intérieur du logement si le trouble porte sur le sommeil.
  3. Mesure acoustique : solliciter une expertise ou une mesure par un acousticien certifié, corrélée au préjudice effectif.
  4. Recours au syndic : en copropriété, saisir le syndicat des copropriétaires par lettre recommandée avec accusé de réception.
  5. Mise en demeure : adresser une mise en demeure formelle au voisin ou au bailleur par acte d’huissier ou lettre RAR.
  6. Saisine du juge : déposer une requête en référé si le trouble est manifestement illicite, ou une assignation au fond pour obtenir réparation.
  7. Conservation des preuves : archiver les enregistrements, courriers, constats et témoignages sans interruption.

Le recours au référé est particulièrement adapté lorsque le trouble est continu et caractérisé. Il permet d’obtenir une ordonnance de faire cesser la nuisance dans un délai bref. Le juge des référés dispose d’un pouvoir d’appréciation souverain sur l’existence d’un trouble manifestement illicite.

Trouble de voisinage en copropriété : le syndicat et le bailleur

La copropriété constitue un terrain privilégié des contentieux de voisinage. La proximité des logements, le partage des parties communes et la diversité des occupants multiplient les risques. La Cour de cassation a renforcé la chaine de responsabilité. D’une part, le syndicat des copropriétaires peut agir contre un copropriétaire sur le fondement du trouble anormal de voisinage (la troisième chambre civile, 11 mai 2017, n° 16-14.339). D’autre part, le copropriétaire bailleur qui reste inactif face aux nuisances de son locataire engage sa responsabilité.

Dans un arrêt du 8 avril 2021, la troisième chambre civile a précisé que l’assemblée générale ne peut valablement autoriser des nuisances contraires au règlement de copropriété.

Cass. 3e civ., 8 avril 2021, n° 20-18.327 (décision) :

motifs : « Ayant retenu que la résolution n° 12 de l’assemblée générale du 25 juin 2012 autorisant les travaux à réaliser par la société FMJ Scooter était, en ce qu’elle visait à l’acceptation des nuisances provoquées par l’activité de cette société, contraire aux stipulations du règlement de copropriété selon lesquelles chaque copropriétaire devait veiller à ne rien faire qui pourrait troubler la tranquillité des autres occupants et que Monsieur L., informée par le syndic et les autres copropriétaires des nuisances occasionnées par l’activité de la société FMJ Scooter, n’avait pas engagé de démarches en vue de permettre le respect du règlement de copropriété, la cour d’appel a pu en déduire que le trouble anormal de voisinage subi par les autres copropriétaires trouvait son origine dans la carence de Monsieur L. »

Le propriétaire bailleur doit donc réagir dès qu’il est informé des troubles. Son inaction caractérise une faute autonome qui lui ouvre une responsabilité in solidum avec le locataire fauteur. Le syndicat, quant à lui, doit veiller au respect du règlement de copropriété et ne peut se défausser sur une décision d’assemblée générale illégale. Pour approfondir, consultez notre analyse sur la contestation d’une assemblée générale de copropriété.

Les principales nuisances et les preuves adaptées sont résumées ci-dessous.

Tableau récapitulatif des nuisances et des preuves recommandées

Type de nuisance Exemples concrets Preuves privilégiées Texte applicable
Nuisance sonore Musique, travaux, animaux Constat d’huissier intérieur, mesure acoustique corrélée Art. 544 C. civ.
Nuisance olfactive Fumées, odeurs industrielles Constat d’huissier, témoignages, photos des installations Art. 544 C. civ.
Gêne esthétique Dépôts de matériels, caravanes Photographies datées, plans de situation, mises en demeure Art. 544 C. civ.
Atteinte aux vues Ouvertures non conformes Mesures de distance, plan cadastral, art. 678 C. civ. Art. 671-672 C. civ.
Empiétement végétal Arbres dépassant la limite Plan de propriété, constat d’huissier, photos Art. 671-672 C. civ.

Les articles 671 et 672 du Code civil fixent les distances légales de plantation (texte officiel).

« Il n’est permis d’avoir des arbres, arbustes et arbustes près de la limite de la propriété voisine qu’à la distance prescrite par les règlements particuliers actuellement existants, ou par des usages constants et reconnus et, à défaut de règlements et usages, qu’à la distance de deux mètres de la ligne séparative des deux héritages pour les plantations dont la hauteur dépasse deux mètres, et à la distance d’un demi-mètre pour les autres plantations »

Le voisin peut exiger l’arrachage ou la réduction de ces plantations si elles ne respectent pas ces distances (art. 672 C. civ. (texte officiel).

Prescription et recours : quels délais pour agir ?

L’action en trouble anormal de voisinage relève de la responsabilité extra-contractuelle. Elle est soumise à la prescription quinquennale. Le point de départ de ce délai correspond à la première manifestation stable du trouble. La Cour de cassation l’a affirmé dans un arrêt du 13 septembre 2018.

Cass. 2e civ., 13 septembre 2018, n° 17-22.474 (décision) :

motifs : « Ayant relevé, d’une part, que l’action pour troubles anormaux du voisinage constitue une action en responsabilité extra-contractuelle et non une action immobilière réelle et qu’une telle action était soumise à la prescription de dix années aux termes de l’article 2270-1 du code civil dans sa rédaction antérieure à la loi n° 2008-561 du 17 juin 2008 et retenu, d’autre part, que les documents produits permettaient de constater que la société Groupement logistique du froid exploitait son activité sur le site depuis 1993 sans que son activité n’évolue significativement depuis cette date, la cour d’appel a pu retenir que la première manifestation des troubles de voisinage datait de 1993, et en a exactement déduit que l’action intentée en 2010 par Monsieur X. était prescrite »

L’interruption de la prescription exige une reconnaissance non équivoque de l’obligation d’indemniser. Une simple promesse de faire des travaux ou de consulter un expert ne suffit pas. Le voisin victime doit obtenir une reconnaissance écrite explicite de la dette ou saisir le juge avant l’expiration du délai. Le contentieux peut être porté devant le tribunal judiciaire du lieu de l’immeuble. En référé, le juge peut ordonner la cessation immédiate du trouble. Au fond, il peut condamner le défendeur à des dommages-intérêts et à des mesures d’exécution.

Trouble anormal de voisinage à Paris et en Île-de-France

La densité urbaine de Paris et de sa couronne amplifie les tensions de voisinage. Les immeubles haussmanniens, les appartements en sous-sol ou les logements jouxtant des activités commerciales génèrent des conflits fréquents. Le tribunal judiciaire de Paris est compétent pour les immeubles situés dans la capitale. Les délais de jugement au fond s’étendent généralement de douze à dix-huit mois. Le référé offre une voie d’action plus rapide pour les situations urgentes. Le cabinet Kohen Avocats accompagne les propriétaires et locataires de la région parisienne dans la constitution du dossier probatoire, la rédaction des mises en demeure et la représentation devant les juridictions. Notre équipe intervient sur l’ensemble des contentieux en droit immobilier à Paris. La qualité du constat d’huissier et la corrélation entre la mesure technique et le préjudice subi constituent les deux piliers de la stratégie contentieuse dans cette juridiction.

Questions fréquentes

Quel délai a-t-on pour porter plainte pour tapage nocturne ?

L’action en justice doit être engagée dans les cinq ans à compter de la première manifestation stable du trouble. Ce délai de prescription quinquennale est toutefois interrompu par une reconnaissance non équivoque de la dette ou par une saisine du juge.

Un constat d’huissier est-il obligatoire pour prouver le bruit ?

Le constat d’huissier n’est pas une condition de recevabilité de l’action. Il constitue néanmoins la preuve la plus solide. Le juge peut aussi se fonder sur des témoignages, des enregistrements ou des mesures d’acousticiens. L’essentiel est de démontrer un trouble objectif dépassant les inconvénients normaux.

Peut-on agir contre le propriétaire si le trouble vient de son locataire ?

Oui. Le propriétaire bailleur est responsable de son inaction lorsqu’il a été informé des nuisances causées par son locataire. Le syndicat de copropriété peut également être condamné in solidum s’il a négligé ses obligations de conservation des parties communes.

Les travaux du voisin sont-ils toujours un trouble anormal ?

Non. Les travaux occasionnent des inconvénients normaux de voisinage lorsqu’ils respectent les horaires réglementaires et les règles de l’art. Le trouble devient anormal lorsque les travaux excèdent une durée raisonnable, sont réalisés en dehors des horaires légaux ou génèrent des nuisances disproportionnées au regard de la nature de l’opération.

Que faire si le syndic de copropriété refuse d’intervenir ?

Le syndicat est tenu de faire respecter le règlement de copropriété. Son inaction caractérise une faute. Le copropriétaire peut saisir le tribunal judiciaire pour obtenir l’exécution forcée des obligations du syndic ou demander la désignation d’un administrateur provisoire en cas de carence grave.

Le dépassement du seuil de décibels suffit-il à prouver le trouble ?

Non. La Cour de cassation a jugé que la seule mesure acoustique ne prouvait pas le caractère anormal du trouble si elle n’était pas corrélée au préjudice effectif. La mesure doit être effectuée aux heures et dans les conditions correspondant à la gêne subie.

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Vous subissez un bruit excessif, des travaux prolongés ou une nuisance récurrente de la part de votre voisin ? Le cabinet Kohen Avocats examine votre situation dans les 48 heures. Notre équipe vous assiste dans la constitution des preuves, la rédaction des mises en demeure et la représentation devant le juge.

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».