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Maître Reda KOHEN, avocat au Barreau de Paris
Maître Reda KOHEN
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Procédure bâillon : que change le décret du 30 avril 2026 pour les entreprises ?

Le décret du 30 avril 2026 sur les procédures bâillons entre en vigueur le 7 mai 2026. Pour une entreprise, le sujet n’est plus seulement militant ou médiatique. Il touche désormais les contentieux de réputation, les actions en diffamation, les demandes en dénigrement commercial, les conflits avec un lanceur d’alerte, une association, un média, un ancien salarié ou un concurrent qui prend publiquement position.

Le réflexe classique consistait à assigner vite, demander une provision, réclamer des dommages-intérêts élevés et laisser l’adversaire supporter le coût du procès. Ce réflexe devient plus risqué lorsque l’action peut être présentée comme une poursuite destinée à faire taire une participation au débat public.

Le texte officiel est le décret n° 2026-337 du 30 avril 2026. Il crée dans le code de procédure civile un mécanisme spécifique : provision pour le procès, rejet rapide des demandes manifestement infondées et prise en charge des frais de procédure en cas d’action abusive.

Pourquoi cette actualité intéresse les dirigeants

La recherche Google autour de la « procédure bâillon » et de « SLAPP » monte parce que les entreprises sont de plus en plus exposées publiquement. Avis clients, publications LinkedIn, vidéos, enquêtes de presse, signalements RSE, alertes internes, accusations de greenwashing, dénonciations de pratiques commerciales ou de conditions de travail : le contentieux peut partir d’un message public avant de devenir judiciaire.

Le décret ne supprime pas le droit d’agir. Une entreprise conserve le droit de poursuivre une atteinte à sa réputation, une diffamation, une injure, un dénigrement commercial ou une campagne fautive. Mais elle doit mieux qualifier son action. Le juge pourra examiner plus tôt si la demande est fondée ou si elle sert surtout à intimider une personne qui participe au débat public.

La différence est importante. Une action légitime protège une réputation, un secret, une clientèle ou un marché. Une procédure bâillon cherche surtout à épuiser financièrement le défendeur, à décourager une publication ou à obtenir le silence par la pression du procès.

Ce que permet le nouveau mécanisme

Le nouveau titre XIV bis du code de procédure civile vise les procédures engagées contre des personnes physiques ou morales en raison de leur participation au débat public. Le juge peut d’abord allouer au défendeur une provision pour le procès. En pratique, cela peut aider la personne poursuivie à financer sa défense lorsque l’action paraît relever d’une logique de pression.

Le juge peut aussi rejeter rapidement une demande manifestement infondée. Le décret prévoit un audiencement prioritaire lorsque le juge entend utiliser ce pouvoir. Cela change le calendrier : le défendeur n’est pas nécessairement condamné à attendre plusieurs mois ou années avant que le caractère artificiel de l’action soit discuté.

Enfin, si l’action est abusive, le juge peut condamner son auteur à prendre en charge les frais de procédure supportés par l’autre partie, y compris les frais de représentation en justice, sauf s’ils sont excessifs. Pour une société demanderesse, le risque financier ne se limite donc pas au rejet de ses demandes.

Une action en diffamation ou en dénigrement peut-elle devenir une procédure bâillon ?

Oui, selon les circonstances. Une entreprise peut avoir un vrai grief contre une publication. Le problème apparaît lorsque la demande est disproportionnée, mal étayée ou construite pour décourager une critique d’intérêt public.

Exemple. Une association publie un rapport sur des produits présentés comme dangereux. L’entreprise assigne immédiatement, demande une somme élevée, multiplie les demandes accessoires et ne produit pas de pièces techniques solides. Si le litige porte sur un sujet d’intérêt public, la défense pourra soutenir que l’action vise moins à réparer un préjudice qu’à faire taire la critique.

Autre exemple. Un ancien salarié révèle un dysfonctionnement susceptible d’intéresser le public. L’entreprise engage une action très large, visant non seulement les propos litigieux mais aussi toute diffusion future. Le juge regardera la réalité du préjudice, la précision des demandes et la proportion entre l’atteinte invoquée et la stratégie judiciaire.

À l’inverse, une action reste défendable si l’entreprise identifie précisément les propos, démontre leur fausseté ou leur caractère fautif, chiffre son préjudice avec sérieux et formule des demandes proportionnées. Le décret n’offre pas une immunité générale à ceux qui critiquent une société.

Les questions à se poser avant d’assigner

Avant de lancer une procédure, le dirigeant doit répondre à quatre questions simples.

Première question : le sujet relève-t-il du débat public ? Une critique sur la sécurité d’un produit, l’environnement, la santé, la corruption, la consommation, le fonctionnement d’un service essentiel ou les pratiques d’un acteur économique peut être rattachée à l’intérêt public.

Deuxième question : la demande est-elle calibrée ? Une assignation qui réclame une somme très élevée sans démonstration précise peut nourrir l’argument de la procédure abusive. Le montant demandé doit correspondre à des éléments vérifiables : perte de chiffre d’affaires, rupture de contrat, baisse de trafic, atteinte démontrée à une relation commerciale, coûts de gestion de crise.

Troisième question : les pièces sont-elles prêtes ? Il faut conserver les captures horodatées, constats, courriels de clients, statistiques, échanges avec les plateformes, communiqués, contrats perdus, éléments techniques et mises en demeure. Une action de réputation sans preuve solide expose l’entreprise à un rejet rapide.

Quatrième question : existe-t-il une réponse moins risquée ? Droit de réponse, mise au point publique, demande de retrait ciblée, référé très circonscrit, médiation, signalement à une plateforme, action en concurrence déloyale ou en dénigrement limitée aux propos commerciaux. Le choix procédural doit être cohérent avec l’objectif.

Comment se défendre si votre entreprise est poursuivie

Une entreprise peut aussi être défenderesse. C’est le cas lorsqu’elle publie une alerte sectorielle, conteste publiquement une pratique, signale un risque produit, dénonce une rupture de relation commerciale ou répond à une campagne de communication adverse.

La défense doit alors documenter la participation au débat public. Il ne suffit pas de dire que l’action est intimidante. Il faut montrer le contexte : sujet d’intérêt général, qualité de l’auteur, public visé, bonne foi, base factuelle, absence d’intention de nuire, proportion des termes employés.

Il faut ensuite isoler les demandes manifestement infondées. Le décret permet de rechercher un rejet rapide, mais cette demande doit être structurée. Le juge doit pouvoir comprendre pourquoi l’action ne repose pas sur des faits précis, pourquoi elle détourne le procès de son objet, ou pourquoi elle impose au défendeur un coût disproportionné.

Enfin, il faut chiffrer les frais. Le texte ouvre la voie à une prise en charge des frais de procédure lorsque l’action est abusive. Les factures, conventions d’honoraires, temps passé, frais de constat, frais de traduction ou d’expertise doivent être conservés.

Les pièces à préparer dès les premières 48 heures

Dans un contentieux lié à une procédure bâillon, le dossier se gagne souvent au début. Il faut figer la publication litigieuse ou la procédure reçue, identifier les demandes exactes, lister les parties, vérifier les délais, puis construire une chronologie.

Pour le demandeur, les pièces utiles sont les preuves du caractère faux ou fautif des propos, les éléments économiques du préjudice, les démarches amiables, la preuve de la diffusion et les raisons pour lesquelles la demande n’est pas destinée à faire taire un débat public.

Pour le défendeur, les pièces utiles sont les sources utilisées, les documents qui fondent la publication, les échanges antérieurs, les éléments montrant la bonne foi, les preuves du caractère public du débat, les coûts déjà exposés et les indices de pression : demandes excessives, multiplicité des procédures, menaces de coûts, communication destinée à dissuader d’autres personnes de parler.

La stratégie doit rester sobre. Le juge ne tranchera pas seulement une bataille de communication. Il examinera la base factuelle, la proportion de l’action et la finalité apparente de la procédure.

Paris et Île-de-France : pourquoi le lieu du litige compte

À Paris et en Île-de-France, ces litiges peuvent concerner des médias, plateformes, associations, sièges sociaux, agences de communication, sociétés commerciales et dirigeants exposés publiquement. Le choix de la juridiction, la compétence matérielle et la procédure utilisée doivent être vérifiés avant toute action.

Une assignation mal orientée peut faire perdre du temps et renforcer l’argument adverse. À l’inverse, une demande ciblée devant la juridiction compétente peut protéger une entreprise sans donner l’impression d’une action d’intimidation.

Pour les entreprises suivies en droit commercial, ce sujet doit aussi être articulé avec les autres contentieux de réputation, de concurrence et de gouvernance. Le cabinet intervient plus largement en droit des affaires, notamment lorsque la procédure de réputation croise un conflit commercial, un conflit d’associés ou un risque de responsabilité du dirigeant.

Le bon réflexe : qualifier avant de menacer

Le décret du 30 avril 2026 ne rend pas les entreprises impuissantes face aux accusations publiques. Il impose une discipline nouvelle : qualifier le fondement, limiter les demandes, documenter le préjudice, éviter les montants d’affichage et anticiper l’argument de la procédure bâillon.

Pour un dirigeant, la mauvaise décision consiste à traiter chaque critique comme une agression à faire disparaître. La bonne décision consiste à distinguer trois situations.

La première est la critique licite, même désagréable. Elle appelle une réponse de communication ou une correction factuelle.

La deuxième est l’atteinte fautive et prouvable. Elle peut justifier une mise en demeure, un référé, une action en diffamation, en dénigrement ou en concurrence déloyale.

La troisième est la zone grise. C’est celle où le risque de procédure bâillon doit être analysé avant d’agir, car une action trop large peut produire l’effet inverse : rejet rapide, frais de procédure et exposition médiatique supplémentaire.

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».