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Mon ex-salarié est parti avec mes clients et mes fichiers en 2026 : prouver la concurrence déloyale, le bloquer et le faire payer

Votre meilleur commercial a démissionné un vendredi. Le lundi suivant, trois de vos plus gros clients vous annoncent qu’ils partent chez son nouvel employeur, un concurrent direct. Puis votre informaticien découvre que, la veille de son départ, le salarié a copié l’intégralité du fichier clients sur une clé USB. Ce scénario, qui ravage chaque année des centaines de PME françaises, a donné lieu en 2025 et en 2026 à deux arrêts majeurs de la Cour de cassation que tout dirigeant doit connaître : le 17 septembre 2025, la chambre commerciale a précisé les conditions de validité d’une clause de non-concurrence souscrite lors d’une cession de parts, et le 21 janvier 2026, la chambre sociale a rappelé qu’une convention collective peut imposer une contrepartie financière même quand le contrat de travail n’en prévoit aucune. Cet article explique comment distinguer un départ normal d’une concurrence déloyale, quelles preuves réunir sans vous mettre en faute, comment faire cesser rapidement le pillage en référé, et comment obtenir réparation devant les juridictions parisiennes.

I. Mon ex-salarié détourne mes clients : comment prouver la concurrence déloyale et le débauchage ?

Avant de saisir un juge, il faut qualifier exactement ce qui s’est passé. Tout départ d’un salarié vers un concurrent n’est pas une faute : la liberté du travail et la liberté du commerce permettent à chacun de mettre ses compétences au service d’un nouvel employeur, y compris concurrent, et de démarcher une clientèle. La concurrence déloyale commence là où s’ajoutent des procédés fautifs : débauchage massif et organisé de vos équipes, démarchage systématique de votre clientèle avec des moyens volés, copie ou détournement de votre fichier clients, utilisation de vos secrets de fabrication ou de vos méthodes internes, dénigrement de votre entreprise auprès de vos partenaires. C’est cette frontière entre la concurrence libre et la faute qui détermine tout : vos chances de succès, les preuves à réunir et les sommes que vous pourrez obtenir.

A. Débauchage, démarchage massif et copie de fichiers : ce que le juge sanctionne et ce qui reste libre

Le fondement de toute action en concurrence déloyale se trouve dans le droit commun de la responsabilité civile. L’article 1240 du code civil dispose que « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. » Son voisin, l’article 1241 du code civil, ajoute que « Chacun est responsable du dommage qu’il a causé non seulement par son fait, mais encore par sa négligence ou par son imprudence. » Concrètement, vous devez démontrer trois éléments : une faute commise par l’ancien salarié ou par son nouvel employeur, un préjudice subi par votre entreprise, et un lien direct entre cette faute et ce préjudice. Sans faute caractérisée, même une perte de chiffre d’affaires spectaculaire ne donne droit à rien.

Premier cas sanctionné : le débauchage fautif de vos salariés. Embaucher un salarié d’un concurrent n’est pas fautif en soi. La faute apparaît quand le nouvel employeur organise un débauchage massif et ciblé de vos équipes, par exemple en recrutant en quelques semaines l’ensemble de votre force de vente ou vos techniciens clés, avec pour but de désorganiser votre entreprise plutôt que de pourvoir de vrais besoins. Les juges retiennent aussi les manoeuvres : promesses mensongères faites à vos salariés pour les attirer, surenchère salariale sans rapport avec le marché, recrutement effectué avec la complicité d’un salarié encore en poste chez vous qui sert de rabatteur. La cour d’appel de Paris et la cour d’appel de Rouen ont eu à trancher plusieurs dossiers de ce type en 2024 et en 2025, et la méthode reste la même : le juge examine le nombre de départs, leur rapidité, le rôle des salariés débauchés et les procédés utilisés par le nouvel employeur. Un départ isolé, même douloureux, ne suffit presque jamais.

Deuxième cas sanctionné : le démarchage systématique de votre clientèle avec des moyens détournés. Votre ancien commercial a le droit de travailler pour un concurrent. Il n’a pas le droit d’emporter votre fichier clients, vos tarifs confidentiels, vos marges par client ou l’historique de vos négociations, puis de s’en servir pour cibler méthodiquement vos comptes. La copie du fichier clients la veille du départ, la récupération de votre base de données depuis son ordinateur personnel, l’envoi massif de courriels à vos clients dès le premier jour chez le concurrent : voilà les faits qui font basculer un dossier. Si votre fichier est protégé, vous pouvez aussi invoquer le secret des affaires : l’article L. 151-1 du code de commerce protège « toute information répondant aux critères suivants : 1° Elle n’est pas, en elle-même ou dans la configuration et l’assemblage exacts de ses éléments, généralement connue ou aisément accessible pour les personnes familières de ce type d’informations en raison de leur secteur d’activité ; 2° Elle revêt une valeur commerciale, effective ou potentielle, du fait de son caractère secret ; 3° Elle fait l’objet de la part de son détenteur légitime de mesures de protection raisonnables, compte tenu des circonstances, pour en conserver le caractère secret. » Un fichier clients structuré, enrichi de vos marges et de votre historique commercial, mis à jour en permanence par vos équipes, remplit le plus souvent ces trois conditions, à condition que vous ayez verrouillé les accès, fait signer des engagements de confidentialité et tracé les extractions.

Troisième cas sanctionné : la violation d’une obligation contractuelle de loyauté, de confidentialité ou de non-concurrence. Pendant l’exécution du contrat de travail, le salarié est tenu d’une obligation de loyauté : il ne peut pas préparer sa future concurrence sur son temps de travail, détourner des commandes à son profit ou renseigner son futur employeur sur vos offres en cours. Les contrats de travail des commerciaux et des cadres comportent souvent une clause de confidentialité qui survit à la rupture, et parfois une clause de non-concurrence qui interdit de rejoindre un concurrent pendant une durée et sur un territoire déterminés. Ces clauses sont puissantes, mais elles obéissent à des conditions strictes de validité que la Cour de cassation vient de rappeler avec force en 2025 et en 2026, comme nous le verrons dans la seconde partie. L’article 1103 du code civil rappelle que « Les contrats légalement formés tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faits. » : une clause valable s’impose, mais une clause nulle ne protège rien.

À l’inverse, reste libre le simple exercice par votre ancien salarié de son savoir-faire personnel. Un commercial qui connaît par coeur les besoins de tel client parce qu’il l’a suivi pendant dix ans ne commet pas une faute en exploitant sa mémoire et son carnet d’adresses personnel. Un technicien qui utilise les compétences générales acquises chez vous ne détourne rien. De même, un client qui part de lui-même vers votre concurrent, sans avoir été démarché avec vos données, exerce simplement sa liberté de choisir son fournisseur. C’est pourquoi votre dossier doit toujours montrer le procédé fautif, et pas seulement le résultat commercial. Les juges rejettent les actions qui se résument à dire : il est parti et j’ai perdu des clients. Ils accueillent celles qui démontrent : il est parti avec mes fichiers, il a démarché mes clients avec mes tarifs, il a débauché mes équipes avec des manoeuvres, et voici les preuves.

Le nouvel employeur peut être condamné solidairement avec l’ancien salarié quand il a participé à la faute ou quand il en a profité en connaissance de cause. C’est un point stratégique majeur : viser aussi la société concurrente, souvent plus solvable que l’individu, augmente vos chances d’être réellement indemnisé. Encore faut-il établir que ce nouvel employeur savait, ou ne pouvait ignorer, l’origine frauduleuse des clients et des informations apportés par sa recrue. Les échanges de courriels entre l’ancien salarié et son nouvel employeur avant l’embauche, le recrutement accompagné d’une liste de clients cibles, l’embauche simultanée de plusieurs membres de votre équipe : autant d’indices que les juges examinent pour caractériser la complicité du nouvel employeur.

B. Quelles preuves réunir sans commettre de faute : constats, attestations et article 145 du code de procédure civile

Le contentieux de la concurrence déloyale se gagne ou se perd sur les preuves. Or ces preuves sont presque toujours entre les mains de l’adversaire : ses courriels de démarchage, ses fichiers copiés, ses relevés d’embauche. Votre première tâche consiste donc à figer ce qui est encore accessible, et votre seconde à demander au juge d’ordonner la recherche du reste. Chaque étape doit respecter la loi, car une preuve obtenue de manière déloyale sera écartée et peut se retourner contre vous.

Commencez par les preuves que vous détenez déjà. Les journaux de connexion de votre serveur montrent les extractions massives de données effectuées par le salarié avant son départ : volumes téléchargés, dates, heures, postes utilisés. Votre service informatique peut établir un rapport précis de ces extractions, à condition d’agir vite avant la rotation des journaux. Les courriels professionnels du salarié, tant qu’ils se trouvent sur votre messagerie d’entreprise, peuvent être consultés dans le cadre de votre pouvoir de contrôle, surtout si votre charte informatique prévoit cette possibilité. Les témoignages de vos clients démarchés sont précieux : demandez-leur par écrit quand ils ont été contactés, par qui, avec quels arguments et avec quelles informations précises sur vos tarifs ou vos contrats. Les attestations de vos salariés restés en poste, qui ont assisté aux manoeuvres, complètent le tableau. Rassemblez aussi les pièces montrant l’ampleur du préjudice : perte de chiffre d’affaires par client, marges perdues, coût des recrutements de remplacement, désorganisation du service.

Attention aux pièges. Vous ne pouvez pas pirater la messagerie personnelle de votre ancien salarié, ni installer un logiciel espion sur son nouvel ordinateur, ni lui extorquer des aveux par la menace. Les enregistrements clandestins et les documents volés sont écartés par les tribunaux, et la jurisprudence sur la loyauté de la preuve reste sévère en matière civile. De même, la consultation des courriels professionnels d’un salarié encore en poste doit respecter le principe de proportionnalité : l’article L. 1121-1 du code du travail dispose que « Nul ne peut apporter aux droits des personnes et aux libertés individuelles et collectives de restrictions qui ne seraient pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir ni proportionnées au but recherché. » Faites valider votre dispositif de contrôle par votre conseil avant toute exploitation contentieuse des données.

L’arme la plus efficace du dirigeant pillé s’appelle la mesure d’instruction avant tout procès. L’article 145 du code de procédure civile prévoit que « S’il existe un motif légitime de conserver ou d’établir avant tout procès la preuve de faits dont pourrait dépendre la solution d’un litige, les mesures d’instruction légalement admissibles peuvent être ordonnées à la demande de tout intéressé, sur requête ou en référé. » Concrètement, vous demandez au président du tribunal d’autoriser un huissier, assisté d’un expert informatique, à se présenter sans prévenir dans les locaux du concurrent pour copier les fichiers suspects, ou à constater le contenu de son site internet et de ses courriels de démarchage. La procédure sur requête présente l’avantage de la surprise : l’adversaire n’est pas convoqué et ne peut pas faire disparaître les preuves. Mais elle exige de démontrer un motif légitime précis, avec un commencement de preuve, sans organiser une pêche aux informations généralisée. Les constats d’huissier sur internet, les captures certifiées des démarchages effectués sur les réseaux professionnels et les attestations de clients constituent le socle habituel de ces demandes.

Le volet pénal ne doit pas être négligé, car il offre des moyens d’enquête que le civil ne donne pas. La copie et le détournement de votre fichier clients par un salarié peuvent caractériser un abus de confiance : l’article 314-1 du code pénal définit l’abus de confiance comme « le fait par une personne de détourner, au préjudice d’autrui, des fonds, des valeurs ou un bien quelconque qui lui ont été remis et qu’elle a acceptés à charge de les rendre, de les représenter ou d’en faire un usage déterminé », et précise que « L’abus de confiance est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 375 000 euros d’amende. » Un dépôt de plainte avec constitution de partie civile déclenche une enquête, des perquisitions et des saisies que vous n’obtiendriez jamais seul. L’accès frauduleux à votre système informatique et l’extraction de données peuvent aussi relever des infractions informatiques. La plainte pénale n’exclut pas l’action civile en concurrence déloyale : les deux procédures avancent en parallèle, et les pièces de l’enquête pénale nourrissent souvent le dossier civil. Veillez toutefois à ne pas utiliser la plainte comme un simple moyen de pression : un dépôt de plainte abusif expose à des dommages et intérêts pour procédure abusive.

Enfin, organisez la conservation de vos propres preuves dès le premier soupçon. Envoyez une mise en demeure à l’ancien salarié et à son nouvel employeur en décrivant précisément les faits reprochés et en exigeant la cessation immédiate des agissements, la restitution des données et l’arrêt du démarchage. Cette lettre ne fait pas que préparer le procès : elle fige la date à laquelle l’adversaire ne peut plus prétendre ignorer vos droits, et son silence ou sa réponse évasive servira devant le juge des référés pour démontrer l’urgence. Conservez les enveloppes, les accusés de réception, les captures d’écran datées et les journaux informatiques sur un support sécurisé, avec l’aide de votre prestataire informatique qui attestera de l’intégrité des données. Un dossier bien ordonné, chronologique et chiffré impressionne le juge et accélère toute la procédure.

II. Mon ex-salarié est parti avec mes clients : comment le bloquer et le faire payer à Paris et en Île-de-France ?

Prouver ne suffit pas : il faut agir vite et au bon endroit. À Paris et en Île-de-France, où se concentrent les sièges sociaux, les directions commerciales et les juridictions spécialisées, le dirigeant victime dispose d’un arsenal complet : le juge des référés du tribunal judiciaire de Paris pour faire cesser l’hémorragie en quelques semaines, le tribunal de commerce de Paris pour obtenir des dommages et intérêts, et les enquêteurs parisiens pour le volet pénal. Cette seconde partie décrit la marche à suivre, en intégrant les deux arrêts de 2025 et de 2026 qui renouvellent entièrement la question des clauses de non-concurrence.

A. Clause de non-concurrence : la faire respecter ou la contester après les arrêts du 17 septembre 2025 et du 21 janvier 2026

La clause de non-concurrence est l’instrument le plus direct pour empêcher votre ancien salarié de rejoindre un concurrent ou de démarcher vos clients. Mais elle n’est valable que si elle respecte quatre conditions cumulatives dégagées par la jurisprudence : elle doit être limitée dans le temps, limitée dans l’espace, proportionnée aux intérêts légitimes de l’entreprise, et assortie d’une contrepartie financière pour le salarié. Une clause qui interdirait à un commercial de travailler dans toute la France pendant cinq ans sans compensation serait annulée à coup sûr. Une clause de douze à vingt-quatre mois, limitée à l’Île-de-France ou aux départements où vous êtes réellement implanté, avec une indemnité mensuelle versée pendant toute sa durée, a de bonnes chances d’être validée.

L’arrêt du 17 septembre 2025 renouvelle la matière pour les dirigeants associés. Dans cette affaire, un associé avait cédé ses parts d’un groupe de conseil et s’était interdit de participer à toute entreprise exerçant une activité identique. Après sa démission, il avait créé dès le 19 octobre 2022 une société de conseil concurrente : « Le 19 octobre 2022, M. [J] a créé la société Armonia consultant », retient la décision, rendue par la chambre commerciale sur le pourvoi n° 24-14.883 du 17 septembre 2025 (ECLI:FR:CCASS:2025:CO00445). La Cour approuve les juges d’appel d’avoir ordonné sous astreinte le respect de la clause, et elle énonce une règle désormais de référence : « Une clause de non-concurrence prévue à l’occasion de la cession de droits sociaux est licite à l’égard des associés qui la souscrivent dès lors qu’elle est limitée dans le temps et dans l’espace, et proportionnée aux intérêts légitimes à protéger. » Pour le dirigeant parisien qui rachète une société ou qui fait entrer un associé, la leçon est claire : faites rédiger la clause de non-concurrence dès l’acte de cession, délimitez précisément les activités interdites, le territoire et la durée, et prévoyez une contrepartie, car la Cour ajoute que la validité de la clause est subordonnée à l’existence d’une contrepartie financière lorsque l’associé se trouve dans une situation de dépendance économique. L’acte doit aussi régler le sort des engagements antérieurs, puisque la Cour s’est prononcée sur une clause qui stipulait qu’elle rendait caducs les accords précédents ayant le même objet.

L’arrêt du 21 janvier 2026 concerne le salarié ordinaire et renverse une idée reçue. Dans ce dossier, un commercial embauché en 1999 avait été licencié pour faute grave en 2020, alors que son contrat comportait une clause de non-concurrence sans contrepartie financière. La cour d’appel avait refusé de lui accorder une indemnité, au motif que son contrat ne se référait pas à la convention collective. La chambre sociale censure ce raisonnement dans son arrêt du 21 janvier 2026, pourvoi n° 24-21.468 (ECLI:FR:CCASS:2026:SO00061) : « M. [T] a été engagé en qualité de commercial le 1er septembre 1999 par la Société d’équipement de blanchisseries industrielles. » et « Il a été licencié pour faute grave le 18 septembre 2020. » La Cour juge que la convention collective applicable, qui prévoyait une indemnité mensuelle de non-concurrence, devait s’appliquer au contrat de travail même sans renvoi exprès, car ses stipulations plus favorables priment. Pour l’employeur francilien, la conséquence est double : vérifiez quelle convention collective s’applique à chaque salarié et ce qu’elle prévoit pour la non-concurrence, et ne croyez pas qu’une clause sans contrepartie vous protège, car le salarié pourra soit la faire annuler, soit réclamer l’indemnité conventionnelle. Pour le salarié, c’est une protection renforcée : même un contrat muet peut ouvrir droit à compensation.

En pratique, si vous êtes l’employeur, activez la clause dès la rupture : notifiez par écrit à l’ancien salarié que vous maintenez la clause et que vous verserez la contrepartie, dans les délais prévus par le contrat ou la convention collective. Beaucoup d’employeurs oublient cette formalité et découvrent trop tard que la clause est devenue inapplicable, ou qu’ils doivent payer l’indemnité alors même que le salarié la viole. Si vous renoncez à la clause parce que le salarié ne vous menace pas, faites-le par écrit et dans les délais, pour être libéré du paiement de la contrepartie. Si vous êtes l’ancien salarié, faites vérifier la clause avant de rejoindre le concurrent : absence de contrepartie, durée excessive, zone géographique démesurée, absence de renonciation régulière de l’employeur. Chaque faille est un moyen de défense, et les deux arrêts de 2025 et de 2026 fournissent des arguments frais aux deux camps.

Quand aucune clause valable n’existe, l’action en concurrence déloyale sur le fondement des articles 1240 et 1241 du code civil reste ouverte, comme nous l’avons vu. Elle ne permet pas d’interdire à l’ancien salarié de travailler, mais elle permet de sanctionner ses procédés fautifs et d’obtenir réparation. Les deux actions peuvent d’ailleurs se cumuler : demander l’application de la clause de non-concurrence pour bloquer l’activité concurrente, et réclamer des dommages et intérêts pour les actes de débauchage et de détournement déjà commis. Votre conseil construira l’articulation entre ces fondements en fonction des pièces disponibles et de la solvabilité des adversaires.

B. Référé, cessation du trouble et indemnisation : chiffrer le préjudice et agir dans le délai de cinq ans

Face à un pillage en cours, la vitesse prime. Le juge du fond mettra un à deux ans à trancher, pendant lesquels votre concurrent continuera de démarcher vos clients avec vos fichiers. Le référé permet d’obtenir en quelques semaines des mesures provisoires qui stoppent l’hémorragie. L’article 873 du code de procédure civile donne au président du tribunal le pouvoir de prescrire « en référé les mesures conservatoires ou de remise en état qui s’imposent, soit pour prévenir un dommage imminent, soit pour faire cesser un trouble manifestement illicite », et ce « même en présence d’une contestation sérieuse ». Le détournement de votre fichier clients et le démarchage massif de votre clientèle constituent typiquement un trouble manifestement illicite : illicite, parce qu’il viole vos droits, et manifeste, parce que les extractions informatiques et les courriels de démarchage l’établissent sans débat sérieux possible.

Devant le juge des référés du tribunal judiciaire de Paris, vous pouvez demander l’interdiction faite à l’ancien salarié et à son nouvel employeur de démarcher vos clients et d’utiliser vos données, sous astreinte de plusieurs milliers d’euros par infraction constatée ; la restitution ou la destruction des fichiers détournés, sous contrôle d’huissier ; la publication de la décision ; et une provision sur les dommages et intérêts à venir. L’astreinte est l’outil décisif : même provisoire, une interdiction assortie d’une astreinte dissuasive paralyse la campagne de démarchage du concurrent. Préparez une assignation brève, factuelle et chiffrée, avec vos constats d’huissier, vos journaux d’extraction et vos attestations de clients. Le juge des référés parisien, habitué à ces dossiers, tranche vite quand le dossier est propre et hésite quand il est approximatif.

Au fond, l’indemnisation couvre l’ensemble de vos préjudices. La perte de marge sur les clients détournés constitue le poste principal : pour chaque client perdu, calculez la marge brute annuelle qu’il générait, multipliez-la par la durée probable de la relation commerciale, et actualisez le résultat. Les méthodes comptables d’évaluation de la perte de chance ou de la perte de marge sont admises, et un expert judiciaire peut être désigné pour les valider. S’y ajoutent la désorganisation de l’entreprise, avec le coût des recrutements et de la formation des remplaçants, le préjudice moral et d’image quand le débauchage a été public ou accompagné de dénigrement, et les frais engagés pour sécuriser votre système d’information après la fuite. Les condamnations les plus lourdes dépassent plusieurs centaines de milliers d’euros et sont prononcées solidairement contre l’ancien salarié et le nouvel employeur complice, ce qui sécurise le recouvrement. Chaque poste doit être documenté : tableaux de marges certifiés par votre expert-comptable, factures de recrutement, attestations sur la désorganisation. Un préjudice affirmé sans pièces est un préjudice rejeté.

Le délai pour agir est de cinq ans. L’article L. 110-4 du code de commerce dispose que « Les obligations nées à l’occasion de leur commerce entre commerçants ou entre commerçants et non-commerçants se prescrivent par cinq ans si elles ne sont pas soumises à des prescriptions spéciales plus courtes. » Ce délai court en principe du jour où vous avez connu les faits, c’est-à-dire de la découverte du détournement et non du départ du salarié. Mais ne spéculez pas sur ce point de départ : assignez dès que votre dossier est prêt, car le temps qui passe efface les preuves, disperse les témoins et laisse le concurrent consolider sa position. À Paris, l’assignation au fond sera portée devant le tribunal de commerce de Paris si les deux parties sont commerçantes, ou devant le tribunal judiciaire pour les autres configurations. Le choix de la juridiction, la rédaction de l’assignation et l’articulation avec la procédure pénale en cours relèvent d’un savoir-faire que votre avocat doit maîtriser : une erreur d’aiguillage coûte des mois.

Pour les entreprises parisiennes et franciliennes, quelques réflexes locaux méritent d’être soulignés. Faites constater rapidement par un commissaire de justice parisien, car les constats dressés à proximité des juridictions qui jugeront inspirent confiance. Déposez votre plainte pénale auprès du parquet de Paris ou du parquet du lieu du siège, en joignant un dossier déjà ordonné : les enquêteurs traitent en priorité les plaintes documentées. Vérifiez si votre contrat d’assurance protection juridique ou cyber couvre les frais de procédure et d’expertise, car ces contentieux coûtent cher. Et tirez les leçons de la crise : restreignez les droits d’extraction de votre base clients, tracez les téléchargements, faites signer des clauses de confidentialité et de non-concurrence conformes aux arrêts de 2025 et de 2026, et organisez la sortie des salariés sensibles avec un entretien de départ qui rappelle par écrit leurs obligations. La meilleure procédure reste celle que votre organisation rend inutile.

Conclusion

Un ancien salarié qui rejoint un concurrent exerce une liberté. Un ancien salarié qui part avec vos fichiers, démarche systématiquement vos clients avec vos tarifs et débauche vos équipes avec des manoeuvres commet une faute qui se prouve, se bloque et se paie. Les arrêts du 17 septembre 2025 et du 21 janvier 2026 renforcent l’arsenal des deux camps : ils valident les clauses de non-concurrence bien rédigées lors des cessions de parts et imposent le respect des contreparties conventionnelles pour les salariés. Votre conduite à tenir se résume en quatre gestes : figez les preuves sans commettre de faute, faites cesser le trouble en référé sous astreinte, chiffrez chaque poste de préjudice avec votre expert-comptable, et assignez au fond dans le délai de cinq ans en visant aussi le nouvel employeur complice. À Paris et en Île-de-France, les juridictions connaissent parfaitement ces dossiers et sanctionnent d’autant plus sévèrement que le pillage est documenté. Ne laissez pas le temps effacer vos preuves : chaque semaine perdue est un client de plus chez le concurrent.

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».