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Maître Reda KOHEN
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Liquidation judiciaire : que faire si le compte bancaire de l’entreprise est bloqué ?

Une liquidation judiciaire ne se limite pas à une décision du tribunal et à une mention sur le Kbis. Dans les heures ou les jours qui suivent, la banque peut bloquer le compte professionnel, refuser des virements, suspendre les moyens de paiement, demander les coordonnées du liquidateur ou fermer l’accès habituel au dirigeant. Pour une entreprise qui avait encore des salaires, des fournisseurs, des loyers, des clients à rembourser ou des encaissements en attente, la situation devient immédiatement critique.

Ce sujet est devenu très concret avec la remontée des défaillances d’entreprises. La Banque de France relevait, à fin mars 2026, près de 70 000 défaillances en cumul sur douze mois. L’Insee suit également ces données mensuelles. Derrière ces chiffres, beaucoup de dirigeants découvrent au même moment deux réalités : ils ne peuvent plus gérer librement le compte de l’entreprise et certains paiements, même urgents, ne peuvent plus être effectués comme avant.

Voici les réflexes à adopter si le compte bancaire de l’entreprise est bloqué après l’ouverture d’une liquidation judiciaire.

Pourquoi la banque bloque le compte après le jugement

Le blocage vient d’abord du changement juridique produit par le jugement de liquidation judiciaire. L’article L. 641-9 du code de commerce prévoit que le jugement emporte dessaisissement du débiteur pour l’administration et la disposition des biens composant le patrimoine engagé par l’activité professionnelle. En pratique, cela signifie que les droits et actions concernant ce patrimoine sont exercés par le liquidateur pendant la liquidation.

La banque ne raisonne donc plus comme avant le jugement. Elle doit éviter qu’un paiement sorte du compte alors qu’il devrait relever du liquidateur, du juge-commissaire ou de l’ordre légal des créanciers. Elle peut aussi craindre d’engager sa responsabilité si elle laisse le dirigeant effectuer des opérations qui contournent la procédure.

Le dirigeant ne doit pas interpréter automatiquement le blocage comme une sanction personnelle. Dans de nombreux dossiers, il s’agit d’une mesure de prudence bancaire liée au jugement. Mais cette prudence peut devenir problématique si elle empêche une opération autorisée, bloque un encaissement utile à la procédure ou laisse l’entreprise sans interlocuteur clair.

Ce que le dirigeant ne peut plus faire seul

Après la liquidation judiciaire, le dirigeant ne peut plus gérer le compte professionnel comme s’il représentait encore librement l’entreprise pour les opérations patrimoniales. Il ne doit pas ordonner un virement à un fournisseur antérieur, régler un compte courant d’associé, rembourser une dette bancaire ancienne ou favoriser un créancier en dehors du cadre de la procédure.

L’article L. 622-7 du code de commerce, applicable dans la logique des procédures collectives, interdit en principe le paiement des créances nées avant le jugement d’ouverture. Ce point est central : même si la dette est certaine, même si le fournisseur menace, même si la relation commerciale était ancienne, le paiement ne peut pas être fait librement si la créance est antérieure.

Le dirigeant conserve en revanche un rôle utile. Il peut transmettre les relevés, contrats, factures, identifiants bancaires, informations sur les encaissements attendus, liste des clients débiteurs, incidents de paiement et contacts de la banque. Il peut aussi signaler immédiatement au liquidateur les opérations qui risquent d’aggraver la situation : salaires non traités, prélèvement fiscal imminent, assurance indispensable, compte gelé alors qu’une autorisation de maintien d’activité existe.

La bonne démarche n’est donc pas de forcer un paiement, mais de documenter la difficulté et de la porter au bon interlocuteur.

Qui peut payer les dépenses urgentes

Toutes les dépenses ne se traitent pas de la même manière.

Les dettes antérieures au jugement doivent en principe être déclarées dans la procédure. Elles ne doivent pas être payées au fil de l’eau. Le créancier doit regarder la publication au BODACC, identifier le mandataire ou le liquidateur et déclarer sa créance.

Les dépenses postérieures peuvent être traitées différemment si elles sont nées régulièrement après le jugement et si elles correspondent aux besoins de la procédure, au maintien provisoire de l’activité ou à un contrat poursuivi dans les conditions légales. L’article L. 641-13 du code de commerce organise le sort de ces créances postérieures utiles.

Si le tribunal autorise un maintien provisoire de l’activité, l’article L. 641-10 du code de commerce prévoit que le liquidateur administre l’entreprise, sauf désignation d’un administrateur dans certains cas. Le dirigeant peut alors aider matériellement, mais il ne reprend pas la main sur le compte. La banque doit être informée de la décision, de l’identité du liquidateur et du périmètre exact des opérations autorisées.

En cas d’urgence, il faut donc distinguer trois questions :

  • la dépense est-elle antérieure ou postérieure au jugement ;
  • sert-elle réellement la procédure, le maintien autorisé ou la conservation des actifs ;
  • qui a qualité pour ordonner le paiement ou demander l’autorisation nécessaire.

Cette qualification évite deux erreurs fréquentes : payer une dette ancienne en violation de l’interdiction légale, ou laisser bloquer une dépense postérieure pourtant indispensable.

Que faire si un virement, une paie ou un encaissement est bloqué

La première étape consiste à obtenir une explication écrite de la banque. Un simple refus oral ne suffit pas. Il faut demander quel compte est bloqué, depuis quelle date, sur quel fondement, et quelle pièce permettrait de débloquer l’opération : jugement, ordonnance, instruction du liquidateur, RIB de la procédure, justificatif de créance postérieure, autorisation de maintien d’activité.

La deuxième étape consiste à alerter immédiatement le liquidateur. Le message doit être précis. Il faut joindre le jugement, les relevés récents, l’ordre de virement refusé, la capture de l’espace bancaire, le contrat concerné, la facture ou l’échéance, et expliquer le risque concret : perte d’un actif, interruption d’assurance, impossibilité de payer une dépense de conservation, blocage d’un encaissement client, difficulté sur les salaires.

La troisième étape est de vérifier si une autorisation du juge-commissaire est nécessaire. Certaines opérations sensibles ne peuvent pas être réglées par un simple échange avec la banque. Si le blocage met en péril la conservation d’un actif ou le déroulement de la procédure, une demande rapide peut être envisagée par l’intermédiaire du liquidateur ou, selon le cas, avec l’assistance d’un avocat.

La quatrième étape est de garder une trace complète. Les dates comptent. Il faut conserver les courriels, lettres recommandées, tickets bancaires, accusés de réception, captures d’écran et réponses du liquidateur. Si la banque maintient un blocage injustifié malgré une instruction claire, ces éléments permettront de démontrer le préjudice et l’urgence.

Créanciers : déclarer la créance au lieu de relancer le dirigeant

Si vous êtes fournisseur, bailleur, prestataire, client ayant payé une avance, ou partenaire commercial de l’entreprise placée en liquidation, le bon réflexe n’est généralement pas de relancer le dirigeant sur son téléphone personnel. Il faut identifier la procédure et déclarer la créance.

L’article L. 622-24 du code de commerce prévoit la déclaration des créances nées avant le jugement. L’article R. 622-24 du code de commerce fixe en principe un délai de deux mois à compter de la publication au BODACC, avec une augmentation de délai pour certains créanciers ne demeurant pas sur le territoire concerné.

Cette déclaration doit être sérieuse. Il faut joindre les factures, bons de commande, bons de livraison, conditions générales, courriels d’acceptation, mises en demeure, reconnaissance de dette, jugement éventuel ou titre exécutoire. Si le montant n’est pas définitivement fixé, il peut être déclaré sur la base d’une évaluation, mais l’évaluation doit être expliquée.

Un créancier qui attend trop longtemps risque la forclusion. Un créancier qui contourne la procédure en faisant pression pour obtenir un paiement direct risque de perdre du temps et de fragiliser sa position.

Entrepreneur individuel : attention au périmètre du patrimoine

Pour un entrepreneur individuel, la question du compte bancaire peut être encore plus sensible. Le jugement de liquidation vise le patrimoine engagé par l’activité professionnelle. L’article L. 641-9 distingue notamment le patrimoine concerné par la procédure et les droits qui restent en dehors de la mission du liquidateur.

En pratique, il faut vérifier :

  • si le compte bloqué est bien le compte professionnel lié à l’activité ;
  • si des opérations personnelles sont mélangées avec des flux professionnels ;
  • si un autre patrimoine ou une autre activité est concerné ;
  • si la banque a bloqué trop largement des fonds qui ne relèvent pas de la liquidation.

Cette vérification est importante lorsqu’un entrepreneur a utilisé un même établissement bancaire pour son activité et sa vie personnelle, ou lorsque la banque a réagi automatiquement au jugement sans analyse fine du périmètre. Il peut être nécessaire de demander une clarification écrite et de saisir rapidement le liquidateur, voire le juge-commissaire, si le blocage dépasse ce que la procédure permet.

Paris et Île-de-France : le réflexe tribunal et liquidateur

À Paris et en Île-de-France, les délais pratiques peuvent être très courts. Les entreprises concernées ont souvent plusieurs comptes, des encaissements en ligne, des terminaux de paiement, des contrats de location, des salariés, des sous-traitants ou des plateformes qui continuent de fonctionner quelques jours après le jugement. Le risque est de laisser les flux se bloquer sans responsable clairement identifié.

Le dirigeant doit récupérer rapidement :

  • le jugement d’ouverture ou de conversion en liquidation judiciaire ;
  • les coordonnées du liquidateur et, le cas échéant, de l’administrateur ;
  • le numéro de procédure ;
  • la liste des comptes bancaires, moyens de paiement et prélèvements actifs ;
  • les opérations urgentes attendues dans les dix prochains jours.

Un avocat en droit des affaires peut aider à qualifier les opérations, préparer un courrier à la banque, organiser les pièces pour le liquidateur et, si nécessaire, structurer une demande urgente devant le bon interlocuteur judiciaire. Pour une vision plus large du contentieux d’entreprise, vous pouvez consulter notre page dédiée à l’avocat en droit des affaires à Paris.

Les pièces à préparer avant d’appeler la banque ou le liquidateur

Pour gagner du temps, préparez un dossier court et exploitable. Il doit contenir :

  • le jugement de liquidation judiciaire ;
  • l’extrait Kbis à jour ou l’avis BODACC si disponible ;
  • les trois derniers relevés bancaires ;
  • la liste des virements refusés ou des prélèvements bloqués ;
  • les factures concernées, en distinguant les dettes antérieures et postérieures au jugement ;
  • les contrats en cours ;
  • les salaires ou charges sociales éventuellement concernés ;
  • les encaissements clients attendus ;
  • les échanges déjà reçus de la banque ;
  • les coordonnées complètes du liquidateur.

Ce dossier permet d’éviter les échanges abstraits. La question n’est pas seulement de savoir si le compte est bloqué. Il faut savoir quelle opération doit passer, pourquoi elle devrait passer malgré la liquidation, et qui peut juridiquement la valider.

Les erreurs à éviter

La première erreur est de régler un créancier ancien parce qu’il menace ou parce qu’il était stratégique. Ce paiement peut être contesté et il expose le dirigeant à des difficultés supplémentaires.

La deuxième erreur est de laisser la banque décider seule du périmètre du blocage sans demander de justification écrite. La banque peut avoir raison de suspendre les opérations, mais elle doit pouvoir indiquer ce qu’elle attend pour traiter une demande régulière.

La troisième erreur est de confondre liquidation judiciaire et disparition immédiate de toute action possible. Même en liquidation, des démarches utiles existent : transmission des pièces, déclaration de créance, demande au liquidateur, autorisation du juge-commissaire, clarification du périmètre d’un compte, contestation d’un blocage excessif.

La quatrième erreur est d’oublier les délais. Le créancier doit déclarer sa créance. Le dirigeant doit signaler rapidement les opérations urgentes. La banque doit être relancée par écrit si son blocage cause un préjudice précis.

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».