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Maître Reda KOHEN, avocat au Barreau de Paris
Maître Reda KOHEN
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Bail commercial : la clause de conciliation préalable s’impose même sans modalités pratiques (Arrêt du 14 mai 2026)

Dans le contentieux des baux commerciaux, la tentation est grande de saisir immédiatement le juge pour obtenir une mesure d’urgence ou une résiliation. Pourtant, de nombreux contrats contiennent des clauses imposant une tentative de conciliation ou de médiation préalable. Longtemps, une partie de la doctrine et des praticiens ont soutenu que ces clauses étaient inefficaces si elles ne précisaient pas les modalités concrètes de l’échange (nom du médiateur, délai, lieu). L’arrêt rendu par la troisième chambre civile de la Cour de cassation le 14 mai 2026 (n° 24-18.342) vient de trancher définitivement ce débat : la clause de conciliation préalable obligatoire s’impose aux parties, même en l’absence de modalités pratiques de mise en œuvre, et son non-respect entraîne l’irrecevabilité irrémédiable de l’action en justice.

I. Le renforcement de l’efficacité de la clause de conciliation préalable

L’arrêt n° 24-18.342 portait sur un litige classique entre un bailleur et son preneur commercial. Ce dernier avait assigné le propriétaire en réalisation de travaux de mise aux normes, sans respecter la clause du bail stipulant : « En cas de différend relatif à l’exécution du présent contrat, les parties s’obligent à tenter une conciliation amiable avant toute saisine du juge ». Le preneur soutenait que cette clause était trop vague pour être contraignante.

A. Une obligation de faire qui s’impose aux parties par la seule volonté contractuelle

Le fondement de la solution réside dans l’article 1103 du Code civil, selon lequel les contrats légalement formés tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faits. La Cour de cassation juge que dès lors que la clause exprime une volonté claire et non équivoque des parties de subordonner la saisine du juge à une tentative de résolution amiable, elle doit recevoir application.

L’apport essentiel de l’arrêt du 14 mai 2026 est de juger que « l’efficacité d’une clause de conciliation préalable obligatoire n’est pas subordonnée à la prévision de ses modalités de mise en œuvre » (Cass. 3e civ., 14 mai 2026, n° 24-18.342). En d’autres termes, le silence du contrat sur le délai de la conciliation, sur la désignation d’un tiers neutre ou sur la forme de l’invitation à concilier ne rend pas la clause caduque ou inopérante.

Cette solution consacre une approche finaliste de la clause : le but recherché par les parties est de discuter avant de plaider. L’absence de « mode d’emploi » contractuel n’empêche pas les parties de se rapprocher, par exemple par lettre recommandée avec accusé de réception ou par l’entremise de leurs conseils respectifs.

B. La distinction entre volonté claire et imprécision technique

Jusqu’à présent, une certaine incertitude régnait sur le degré de précision requis. Certaines cours d’appel estimaient que si les parties n’avaient pas organisé le processus de conciliation, le juge ne pouvait pas suppléer leur carence et devait déclarer la clause inefficace.

La Cour de cassation rejette cette analyse. Elle considère que l’imprécision technique n’équivaut pas à une absence de volonté. Si les parties ont écrit qu’elles « s’obligent » à concilier, cette obligation de faire prévaut sur les lacunes rédactionnelles. La Haute juridiction souligne que « la clause qui institue une procédure de conciliation obligatoire et préalable à la saisine du juge, dont le non-respect caractérise une fin de non-recevoir, s’impose au juge ».

Cette décision simplifie la preuve pour le défendeur à l’action : il lui suffit de produire la clause et de constater l’absence de toute diligence amiable adverse pour obtenir gain de cause sur la recevabilité de la demande. Le preneur (ou le bailleur) ne peut plus s’abriter derrière le caractère « illusoire » ou « trop flou » de la disposition pour s’en affranchir.

II. Une sanction procédurale rigoureuse : la fin de non-recevoir irrémédiable

L’enjeu de cette jurisprudence ne se limite pas à une question de principe ; il emporte des conséquences procédurales redoutables pour celui qui néglige l’étape de la conciliation.

A. L’irrecevabilité de l’action en justice non précédée de conciliation

Le non-respect d’une clause de conciliation préalable obligatoire constitue une fin de non-recevoir au sens de l’article 122 du Code de procédure civile. Contrairement à certaines irrégularités de forme ou de fond qui peuvent être couvertes en cours d’instance, la Cour de cassation rappelle avec une constance ferme que la fin de non-recevoir tirée du défaut de conciliation préalable obligatoire est d’une nature particulière. Elle ne peut être régularisée par une tentative de conciliation intervenant après la saisine du juge.

Dans l’arrêt du 14 mai 2026, le preneur avait tenté de régulariser la situation en proposant une médiation en cours de procédure. La Cour rejette cette tentative : l’irrecevabilité est acquise dès le jour de l’assignation. Le juge n’a plus le pouvoir d’examiner les demandes au fond et doit prononcer la clôture de l’instance par un jugement d’irrecevabilité.

B. Les conséquences pratiques : le risque de prescription

L’irrecevabilité de l’assignation est une sanction lourde, car elle prive l’acte interruptif de tout effet sur la prescription. En matière de baux commerciaux, rappelons que la prescription biennale de l’article L. 145-60 du Code de commerce court rapidement.

Si un preneur assigne son bailleur à quelques jours de la fin du délai de deux ans, sans avoir respecté la clause de conciliation, et que son action est déclarée irrecevable plusieurs mois plus tard par un juge, il se retrouvera dans l’impossibilité de réassigner valablement, son droit d’agir étant désormais prescrit. L’arrêt du 14 mai 2026 sonne donc comme un avertissement : la conciliation n’est pas une option de courtoisie, mais un passage obligé sous peine de perdre définitivement ses droits.

Conclusion

L’arrêt de la troisième chambre civile du 14 mai 2026 (n° 24-18.342) sécurise les clauses de conciliation dans les baux commerciaux en leur conférant une pleine efficacité juridique, même lorsqu’elles sont rédigées de manière sommaire. Cette solution favorise les règlements amiables et désengorge les tribunaux, tout en exigeant une discipline contractuelle stricte.

Pour les rédacteurs de baux, il reste néanmoins conseillé de préciser les modalités de la conciliation (délai de réponse, mode de saisine) pour éviter des débats inutiles sur la loyauté de la tentative amiable. Pour les avocats en contentieux, l’examen de la clause de « Règlement des différends » doit désormais précéder toute rédaction d’assignation, au même titre que la vérification de la compétence territoriale ou de la prescription.

À propos de l’auteur :
Maître Reda KOHEN est avocat au barreau de Paris, spécialisé en droit immobilier et droit des affaires. Le cabinet Kohen Avocats accompagne les bailleurs et preneurs dans la rédaction de leurs baux commerciaux et la gestion de leurs contentieux locatifs à Paris et en Île-de-France.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».