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Maître Reda KOHEN, avocat au Barreau de Paris
Maître Reda KOHEN
Avocat au Barreau de Paris

Break-up fee dans une opération M&A : protéger l’indemnité contre la réduction judiciaire à un euro

Le break-up fee est l’une des clauses les plus dangereuses du M&A. Importé de la pratique anglo-saxonne, il prend la forme d’une indemnité forfaitaire que paie la partie qui fait échouer la cession, généralement le vendeur qui accepte une offre concurrente ou l’acquéreur dont le financement ne tient pas. Sa rédaction française doit composer avec le pouvoir modérateur de l’article 1231-5 du Code civil. La cour d’appel de Paris vient de réduire à un euro symbolique une indemnité de deux millions stipulée dans une promesse d’achat à vingt-sept millions. La pratique méconnaît ce risque.

Vous êtes le vendeur et l’acquéreur se retire
Votre contrepartie a renoncé avant signing alors qu’une indemnité était prévue.
Vous avez immobilisé votre entreprise pendant trois mois, refusé d’autres approches, payé les conseils, et l’acquéreur se rétracte au dernier moment pour défaut de financement ou changement d’avis stratégique.

Voir la requalification en clause pénale →

Vous êtes l’acquéreur et le vendeur signe avec un tiers
Le vendeur a rompu son exclusivité pour signer une offre concurrente.
Pendant l’audit, vous découvrez qu’une offre supérieure a été déposée et que le vendeur l’a acceptée malgré l’exclusivité. Vous voulez activer le break-up fee mais le vendeur conteste son montant.

Voir les stratégies offensives →

Comment ça se passe.

1
Vous envoyez la documentation contractuelle.
Téléphone direct ou dépôt sécurisé jusqu’à 1 Go. Term sheet, lettre d’intention, SPA, exchanges, projets de protocole, calendrier de due diligence, preuves de l’événement déclencheur du break-up fee.
2
Réponse personnelle sous 24 h.
Maître Reda KOHEN qualifie la clause de break-up fee, identifie le risque de requalification en clause pénale, chiffre l’exposition et arrête une stratégie procédurale.
3
Action ou défense.
Convention d’honoraires claire, choix entre référé pour mesure conservatoire, action au fond devant le tribunal de commerce, négociation transactionnelle. Calendrier procédural partagé dès le premier rendez-vous.
Partie I

Le cadre juridique.

01Break-up fee, reverse break-up fee, indemnité d’immobilisation : la cartographie.+

Trois familles d’indemnités forfaitaires se croisent dans les opérations de cession. Le break-up fee classique sanctionne le vendeur qui rompt l’exclusivité de négociation pour signer avec un tiers, généralement un overbidder. Le reverse break-up fee sanctionne l’acquéreur qui n’aboutit pas faute de financement ou faute d’autorisation réglementaire. L’indemnité d’immobilisation rémunère la mise hors marché du vendeur pendant la durée de la négociation, indépendamment de toute faute.

Aucune de ces qualifications n’a de définition légale en droit français. Le juge regarde la rédaction et identifie l’économie réelle de la clause. Les enjeux sont décisifs : la qualification en clause pénale ouvre le pouvoir modérateur de l’article 1231-5 du Code civil et peut faire fondre une indemnité de deux millions à un euro symbolique. Pratique M&A internationale

02L’article 1231-5 du Code civil et le pouvoir modérateur du juge.+

Le texte fondamental qui menace tout break-up fee de droit français est l’article 1231-5 du Code civil. Il pose le principe que la clause prévoyant à l’avance le montant des dommages-intérêts en cas d’inexécution lie le juge, sous réserve d’un correctif d’équité.

Code civil, article 1231-5 : « Lorsque le contrat stipule que celui qui manquera de l’exécuter paiera une certaine somme à titre de dommages et intérêts, il ne peut être alloué à l’autre partie une somme plus forte ni moindre. Néanmoins, le juge peut, même d’office, modérer ou augmenter la pénalité ainsi convenue si elle est manifestement excessive ou dérisoire. Lorsque l’engagement a été exécuté en partie, la pénalité convenue peut être diminuée par le juge, même d’office, à proportion de l’intérêt que l’exécution partielle a procuré au créancier, sans préjudice de l’application de l’alinéa précédent. Toute stipulation contraire aux deux alinéas précédents est réputée non écrite. »

La clause d’exclusion du pouvoir modérateur est réputée non écrite. Aucune rédaction contractuelle ne peut neutraliser ce pouvoir d’équité. La seule défense consiste à empêcher la qualification de clause pénale en amont. C. civ., art. 1231-5

03L’arrêt Arteum / LTB France : 2 millions réduits à 1 euro.+

La cour d’appel de Paris a rendu le 19 décembre 2024 un arrêt qui doit servir d’avertissement à tous les praticiens M&A. La promesse d’achat liait l’acquéreur, la société LTB France, pour un prix de vingt-sept millions d’euros et stipulait une indemnité forfaitaire de deux millions à la charge des vendeurs en cas d’inexécution leur étant imputable. La cour a tranché : il s’agit d’une clause pénale, susceptible de réduction.

« Or, la contrepartie du versement d’une indemnité de rupture de 2 millions a été offerte à l’engagement d’achat pour 27 millions de la société LTB France. En stipulant une telle clause, les parties ont entendu conférer à l’avance et de manière forfaitaire une contrepartie réelle à l’obligation contractée par la société LTB France, dont la mise en œuvre ne constitue que l’exécution du contrat. Il en résulte que cette clause a le caractère d’une clause pénale, en ce que l’indemnité de rupture avait pour objet de contraindre les cessionnaires à être diligents dans leur levée d’option. La nature juridique de cette indemnité permet dès lors à la cour de la modérer si son montant apparaît excessif. » (CA Paris, 19 décembre 2024, n° 22/16933)

La cour a ensuite constaté que le préjudice réel du promettant était nul et que l’opération de cession s’était finalement réalisée auprès d’un tiers. Elle a réduit l’indemnité à un euro symbolique. CA Paris, 19 décembre 2024, n° 22/16933 (Arteum Services / LTB France). CA Paris, 19 déc. 2024, n° 22/16933

04Critères du caractère manifestement excessif.+

La même décision Arteum / LTB France précise la grille d’analyse du caractère manifestement excessif. Les critères ne sont pas posés par la loi : ils résultent de la jurisprudence qui combine appréciation objective et appréciation subjective.

Premier critère : la comparaison avec le préjudice réellement subi. Une indemnité forfaitaire est manifestement excessive lorsqu’elle représente un multiple significatif du préjudice subi par le créancier. La cour de Paris l’a posé en termes nets en décembre 2024 : « il y a lieu de se fonder sur des critères objectifs, tirés d’une comparaison avec les usages ou le préjudice réel subi par le créancier, ou tenant aux difficultés éprouvées par le débiteur ou encore à la mauvaise foi des parties ». Deuxième critère : les usages professionnels. Pour les opérations M&A, la pratique internationale situe le break-up fee entre 1 et 3 % du prix de cession. Une indemnité supérieure à 5 % est particulièrement exposée. Troisième critère : la mauvaise foi du créancier qui réclame l’application. La cour de Paris l’a souligné dans l’affaire Arteum en notant la « mauvaise foi à réclamer l’application de la clause de rupture » alors que la cession s’était réalisée par ailleurs. CA Paris, 19 déc. 2024, n° 22/16933

05La sanction symbolique : du 1 euro à l’inexigibilité totale.+

La cour d’appel de Rennes a confirmé le 4 février 2025 le principe de la réduction au montant symbolique d’un euro pour une clause pénale jugée manifestement excessive. La décision concerne une clause forfaitaire dans un contrat de location commerciale, mais la solution se transpose sans difficulté au break-up fee.

« La cour Confirme le jugement en ce qu’il a : Jugé que la clause pénale est manifestement excessive ; Réduit en conséquence la clause pénale au montant symbolique de 1 euros par facture impayée. » (CA Rennes, 4 février 2025, n° 23/07247)

La sanction est radicale. Elle ne consiste pas en une diminution proportionnée mais en une suppression économique pure et simple de la clause. Un break-up fee de plusieurs millions peut ainsi être anéanti par une appréciation discrétionnaire du juge. CA Rennes, 4 février 2025, n° 23/07247. CA Rennes, 4 fév. 2025, n° 23/07247

Un break-up fee mal rédigé en droit français ne vaut pas plus qu’un euro symbolique.

La méthode : qualifier précisément l’indemnité, écarter toute formulation sanctionnatrice, documenter dès la signature le préjudice latent, et calibrer le montant aux usages internationaux pour résister à la modération judiciaire.

Partie II

Stratégies rédactionnelles.

06Le break-up fee côté vendeur : sanctionner le retrait pour offre concurrente.+

La cour d’appel de Paris a connu en juin 2023 d’une opération emblématique. La société Casino, qui voulait céder le groupe Vindemia leader de la grande distribution dans l’Océan Indien, avait engagé en 2018 huit mois de négociation exclusive avec les fonds ECP. Avant l’échéance, Casino a reçu une offre concurrente ferme et financée, qu’elle a acceptée. Les fonds ECP ont assigné Casino en rupture brutale des négociations sur le fondement de l’article 1112 du Code civil.

La cour a tranché en faveur de Casino, retenant que les fonds ECP étaient eux-mêmes responsables de l’absence de finalisation des documents contractuels avant le terme de l’engagement d’exclusivité de signature, et que l’offre concurrente avait été déposée pendant cette période. La leçon pratique : sans break-up fee chiffré et exécutable de plein droit, le vendeur peut sortir de l’exclusivité à condition d’agir de bonne foi et de motiver son retrait. CA Paris, 8 juin 2023, n° 21/17736. CA Paris, 8 juin 2023, n° 21/17736 (Casino / Vindemia / fonds ECP)

07Le reverse break-up fee côté acquéreur : sanctionner le défaut de financement.+

Le reverse break-up fee protège le vendeur contre la défaillance financière de l’acquéreur. Son objet : couvrir le préjudice subi lorsque l’opération n’aboutit pas faute pour l’acquéreur de mobiliser le financement promis ou d’obtenir une autorisation réglementaire indispensable (concentration, IEF, autorisations sectorielles).

La rédaction doit anticiper plusieurs scénarios. Premier scénario : l’acquéreur abandonne purement et simplement le projet. L’indemnité est due. Deuxième scénario : l’acquéreur invoque un Material Adverse Change ou une condition suspensive non levée. L’indemnité n’est due que si la cause invoquée n’est pas avérée. Troisième scénario : un événement extérieur empêche objectivement la réalisation. Les conditions suspensives objectives écartent l’indemnité. La pratique conseille de stipuler un mécanisme d’expertise indépendante pour trancher en cas de désaccord sur la cause de l’échec. Pratique M&A internationale

08Éviter la requalification en clause pénale : la rédaction défensive.+

La cour de Montpellier a posé le 18 février 2025 une grille intéressante pour distinguer l’indemnité d’immobilisation, qui rémunère la mise hors marché du vendeur, de la clause pénale, qui sanctionne un manquement. Cette distinction est la clé pour préserver le break-up fee.

La rédaction défensive repose sur quatre principes. Premier principe : éviter tout vocabulaire sanctionnateur. Bannir « pénalité », « sanction », « manquement », « inexécution ». Privilégier « rémunération », « contrepartie », « indemnité d’immobilisation », « contribution aux frais d’audit ». Deuxième principe : caractériser une contrepartie réelle et autonome. La clause doit rémunérer un service objectivement rendu (immobilisation, due diligence, ouverture des comptes). Troisième principe : documenter le préjudice latent au moment de la signature. Annexer une estimation détaillée des coûts d’opportunité, frais d’audit, frais juridiques, perte de valeur de cession alternative. Quatrième principe : caractériser une obligation autonome et non un accessoire à l’obligation principale de cession. CA Montpellier, 18 février 2025, n° 23/04036. CA Montpellier, 18 fév. 2025, n° 23/04036

09Calibrer le montant : la zone de raisonnabilité.+

Le montant du break-up fee influe directement sur sa survie judiciaire. La pratique internationale, observée sur les opérations cross-border et sur les LBO français, situe le break-up fee dans une fourchette de 1 à 3 % du prix de cession. Au-delà, le risque de requalification et de réduction augmente sensiblement.

L’arrêt Arteum / LTB France de décembre 2024 illustre l’envers du décor : une indemnité de 2 millions sur une cession à 27 millions représentait 7,4 % du prix, soit deux à trois fois la zone usuelle. La cour a fait fondre l’indemnité à l’euro symbolique. La pratique conseille trois leviers de calibrage : un pourcentage du prix de cession (1 à 3 %), un plafond absolu en valeur (cap dur), un mécanisme de proratisation selon la phase atteinte (term sheet, signing, closing). Un break-up fee escalating, qui croît à mesure que l’opération avance, est mieux protégé qu’un montant fixe stipulé dès la lettre d’intention. Pratique M&A internationaleCA Paris, 19 déc. 2024, n° 22/16933

10L’alternative : exclusivité de négociation pure sans break-up fee.+

La cour d’appel de Paris a précisé en janvier 2024 que la rupture abusive et vexatoire d’un engagement contractuel ouvre une indemnisation sur le fondement délictuel des articles 1112 et 1240 du Code civil, sans qu’il soit nécessaire de stipuler un break-up fee. La société Decathlon avait rompu de manière vexatoire son engagement à l’égard de l’agence Rosbeef pour une campagne de communication, sans break-up fee préalable.

Pour les opérations sensibles, l’alternative consiste à stipuler une clause d’exclusivité de négociation pure, sans indemnité forfaitaire, et à se réserver le droit d’agir au fond pour rupture abusive si l’autre partie viole l’exclusivité. Cette voie évite tout risque de requalification mais expose à la difficulté probatoire propre à la responsabilité délictuelle. Elle ne garantit pas non plus une indemnisation rapide : un contentieux au fond dure trois à cinq ans en moyenne. Le break-up fee bien rédigé reste préférable lorsqu’il s’agit de sécuriser une opération exposée. CA Paris, 17 janvier 2024, n° 22/01899. CA Paris, 17 janv. 2024, n° 22/01899 (Decathlon / Rosbeef !)

FAQ

Questions fréquentes.

Qu’est-ce qu’un break-up fee dans une opération M&A ?+

Indemnité forfaitaire versée par une partie à l’autre en cas de non-réalisation imputable de l’opération de cession. Origine américaine, importée dans la pratique française des cessions sous LBO et des deals cross-border. En France, soumise au pouvoir modérateur du juge sur le fondement de l’article 1231-5 du Code civil dès lors qu’elle est requalifiée en clause pénale.

Reverse break-up fee, quelle différence ?+

C’est la variante côté acquéreur. Payée par l’acquéreur au vendeur si l’acquéreur ne finalise pas, notamment faute d’obtenir son financement bancaire ou son agrément réglementaire. La pratique des LBO américains la situe à un niveau plus élevé que le break-up fee côté vendeur, parce qu’elle protège un vendeur qui s’est livré pendant la phase d’exclusivité.

Le break-up fee peut-il être réduit par le juge ?+

Oui, si requalifié en clause pénale. L’article 1231-5 du Code civil donne au juge un pouvoir modérateur d’ordre public que la rédaction ne peut neutraliser. La cour d’appel de Paris a réduit le 19 décembre 2024 une indemnité de 2 millions à 1 euro symbolique dans une opération M&A à 27 millions.

Comment éviter la requalification en clause pénale ?+

Éviter toute formule qui sanctionne un manquement. Présenter l’indemnité comme rémunération d’une immobilisation, contribution aux frais d’audit, contrepartie d’une exclusivité accordée. Documenter dès la signature un préjudice latent réel et chiffré. Bannir le vocabulaire « pénalité, sanction, manquement, inexécution » au profit de « rémunération, contrepartie, indemnité d’immobilisation ».

Quel montant raisonnable pour un break-up fee ?+

Pratique internationale observée sur les LBO et cessions cross-border : 1 à 3 % du prix de cession. Au-delà, risque de requalification et de réduction. L’arrêt Arteum / LTB France de décembre 2024 a sanctionné une indemnité représentant 7,4 % du prix. Les justifications du quantum doivent être documentées dès la signature pour résister à la modération.

Peut-on cumuler break-up fee et dommages-intérêts ?+

Non, sauf clause expresse autorisant le cumul. L’article 1231-5 alinéa 1 du Code civil dispose qu’« il ne peut être alloué à l’autre partie une somme plus forte ni moindre ». Le break-up fee est donc exclusif de toute autre indemnisation, sauf rédaction inverse. La pratique recommande de stipuler expressément la possibilité de cumul lorsque le break-up fee est calibré bas pour couvrir un préjudice minimal et que le reste est laissé au droit commun.

Quelle juridiction compétente en cas de contentieux ?+

Tribunal de commerce entre commerçants, par principe. La clause attributive de juridiction stipulée dans le SPA ou la lettre d’intention prime sauf nullité. Pour les opérations cross-border, l’arbitrage CCI ou LCIA est fréquent et permet d’éviter le pouvoir modérateur du juge français, à condition que le siège de l’arbitrage et la loi applicable soient choisis hors de France.

Maître Reda KOHEN
Maître Reda KOHEN
Avocat au Barreau de Paris

Le cabinet Kohen Avocats accompagne ses clients dans les opérations M&A sensibles, qu’ils soient cédants, acquéreurs ou conseils financiers. Audit de la documentation contractuelle, négociation des break-up fees, contentieux sur la rupture des pourparlers, action en réduction de clause pénale.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».