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Propriétaire qui change la serrure du locataire : que faire en cas d’expulsion illégale ?

Un propriétaire confronté à des loyers impayés peut avoir le sentiment d’être bloqué. Le locataire ne paie plus. Les relances restent sans réponse. Le logement est parfois sous-loué, dégradé ou occupé par une personne qui refuse de partir. Dans ce contexte, certains bailleurs pensent pouvoir reprendre les clés, changer la serrure, couper l’eau ou l’électricité, ou remettre les affaires du locataire sur le palier.

C’est précisément le piège. Même en cas d’impayé, même après un congé, même lorsque le locataire ne répond plus, le bailleur ne peut pas se faire justice lui-même. Fin mai 2026, un cas largement commenté dans la presse immobilière a rappelé cette règle simple : un propriétaire qui change la serrure pour reprendre son bien prend le risque de transformer un dossier d’impayés en dossier pénal.

La règle doit être posée dès le départ. Le locataire entré légalement dans les lieux n’est pas expulsable par la force privée. Tant qu’une décision d’expulsion n’a pas été exécutée dans les formes, le propriétaire doit passer par la procédure. S’il reprend le logement par contrainte, il s’expose à une plainte, à une demande de réintégration et à des dommages-intérêts.

Changer la serrure d’un locataire impayé peut constituer une expulsion illégale

L’article 226-4-2 du code pénal sanctionne le fait de forcer un tiers à quitter le lieu qu’il habite sans avoir obtenu le concours de l’Etat, à l’aide de manoeuvres, menaces, voies de fait ou contraintes. La peine prévue est lourde : trois ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende.

Le texte vise les situations concrètes. Une serrure changée sans remise de clé. Un badge désactivé. Une porte bloquée. Des affaires sorties du logement. Une coupure d’eau, d’électricité ou de chauffage destinée à pousser l’occupant à partir. Des pressions répétées pour obtenir un départ immédiat.

Le problème n’est pas seulement pénal. Le locataire peut aussi demander en urgence sa réintégration dans le logement, l’indemnisation de ses frais d’hôtel ou de relogement, la réparation de la perte de jouissance et, selon les faits, la réparation de la disparition ou de la dégradation de ses effets personnels.

Le bailleur doit donc distinguer deux questions.

Première question : le locataire doit-il de l’argent ? Si oui, le bailleur peut engager une procédure d’impayé.

Deuxième question : le bailleur peut-il reprendre le logement lui-même ? La réponse est non.

Impayé de loyer : la procédure normale reste le commandement de payer

En bail d’habitation, l’article 24 de la loi du 6 juillet 1989 encadre la clause résolutoire. Le commandement de payer doit être signifié par commissaire de justice. Il doit mentionner notamment le délai de six semaines, le montant du loyer et des charges, le décompte de la dette, le risque de résiliation du bail et d’expulsion, ainsi que la possibilité de saisir le Fonds de solidarité pour le logement.

Si le commandement reste infructueux, le bailleur peut saisir le juge. Il ne peut pas passer directement de l’impayé à la reprise physique du logement.

L’audience permet au juge de vérifier la dette, l’existence du bail, la régularité du commandement, la situation du locataire, la reprise éventuelle du paiement du loyer courant, et la possibilité d’accorder des délais de paiement. Le juge peut constater ou prononcer la résiliation du bail. Il peut aussi suspendre les effets de la clause résolutoire si les conditions sont réunies.

Après la décision, il faut encore respecter les actes d’exécution. Un commandement de quitter les lieux est en principe délivré. Si le locataire ne part pas, l’expulsion ne se fait pas par le propriétaire lui-même, mais par commissaire de justice, avec le concours de la force publique lorsque celui-ci est nécessaire.

Cette chronologie paraît longue. Elle est pourtant le seul chemin sûr pour récupérer le logement sans créer un risque plus grave que l’impayé initial.

Faux locataire, sous-location ou Airbnb : ne pas confondre avec le squat

La confusion vient souvent du vocabulaire. Dans le langage courant, un propriétaire dira que son logement est « squatté » dès qu’une personne ne paie plus ou refuse de partir. Juridiquement, ce n’est pas toujours exact.

Le squat suppose une entrée illicite dans le logement, notamment par manoeuvres, menaces, voies de fait ou contrainte. Une fiche officielle Ma Sécurité mise à jour le 27 mars 2026 distingue clairement le squat du cas du locataire ou de la personne entrée avec un titre, un accord ou un contrat. Le ministère rappelle que certaines situations relèvent de la procédure civile d’expulsion et non de la procédure administrative anti-squat.

Cette distinction est décisive.

Un locataire qui ne paie plus son loyer doit être poursuivi par la procédure d’impayé.

Un locataire dont le bail est résilié mais qui reste dans les lieux devient un occupant sans droit ni titre, mais l’expulsion reste encadrée.

Une personne entrée dans le cadre d’une location saisonnière, d’une sous-location ou d’un accord verbal peut relever d’une analyse plus fine. Il faut vérifier le titre d’entrée, la durée prévue, les échanges, les paiements, l’identité de la personne présente et les conditions de maintien dans les lieux.

Avant de changer une serrure ou de faire intervenir un serrurier, il faut donc qualifier la situation. Une erreur de qualification peut coûter cher.

Que doit faire le locataire si la serrure a été changée ?

Le locataire doit d’abord éviter l’escalade physique. Forcer la porte, casser la serrure ou entrer par une fenêtre peut aggraver le dossier. La priorité est de constituer la preuve et de saisir rapidement les bons canaux.

Les premières pièces à réunir sont simples :

  • bail, avenants, quittances et preuves de paiement ;
  • échanges avec le bailleur ou l’agence ;
  • photos de la porte, de la serrure changée, du badge désactivé ou des affaires sorties ;
  • attestation du serrurier, du voisin, du gardien ou de tout témoin ;
  • main courante ou plainte si l’accès au logement est empêché ;
  • facture d’hôtel, de transport, de serrurier ou de relogement temporaire ;
  • preuve que les effets personnels sont encore dans le logement.

Si l’accès est empêché, une mise en demeure écrite peut demander la remise immédiate des clés et la cessation des pressions. En cas d’urgence, une procédure de référé peut être envisagée pour demander la réintégration ou des mesures conservatoires. Si les faits relèvent de l’article 226-4-2 du code pénal, une plainte peut être déposée.

Il faut agir vite. Plus la situation dure, plus les preuves se dispersent. Les messages, appels, photos horodatées et attestations sont souvent déterminants.

Que doit faire le propriétaire pour récupérer le logement sans faute ?

Le propriétaire doit résister au réflexe de reprise immédiate. Même si la dette est réelle, la stratégie efficace consiste à sécuriser la procédure.

Première étape : établir la dette. Il faut produire le bail, le décompte précis des loyers et charges, les appels de loyer, les paiements reçus, les relances et les éventuelles garanties.

Deuxième étape : faire délivrer les actes par commissaire de justice. En matière d’impayés, le commandement de payer est un acte central. Il doit être complet et régulier. Une erreur dans le décompte, l’adresse, les mentions obligatoires ou la signification à la caution peut fragiliser la suite.

Troisième étape : préparer l’audience. Le bailleur doit démontrer la dette, l’existence de la clause résolutoire, la persistance de l’impayé et, lorsque c’est pertinent, l’absence de solution amiable. Il doit aussi anticiper les demandes de délais du locataire.

Quatrième étape : exécuter la décision dans les formes. Le propriétaire ne doit pas reprendre seul les lieux, même après avoir gagné. L’exécution passe par les actes prévus et, si nécessaire, par le concours de la force publique.

Cette prudence protège le bailleur. Elle évite une plainte, une réintégration ordonnée en urgence et une condamnation indemnitaire qui viendrait s’ajouter aux loyers déjà perdus.

Les erreurs qui aggravent le dossier du bailleur

Certaines erreurs reviennent souvent.

Changer la serrure pendant l’absence du locataire.

Couper l’eau, l’électricité, le chauffage ou l’accès internet pour provoquer le départ.

Entrer dans le logement sans accord pour « constater » l’abandon.

Sortir les meubles et les effets personnels.

Menacer le locataire de venir avec des proches, un serrurier ou une société privée.

Publier des messages humiliants ou contacter l’employeur, la famille ou les voisins pour mettre la pression.

Ces actes ne règlent pas l’impayé. Ils déplacent le litige. Le bailleur passe d’une position de créancier à une position de défendeur, parfois sur le terrain pénal.

Et si le logement semble abandonné ?

Un logement vide ne signifie pas toujours un logement abandonné. Le locataire peut être hospitalisé, hébergé temporairement, incarcéré, en déplacement, ou simplement absent. Ses meubles, documents, vêtements, effets personnels ou animaux peuvent encore établir une occupation.

Le bailleur doit donc éviter les conclusions rapides. Si le logement paraît abandonné, il existe des mécanismes encadrés permettant de faire constater la situation et de récupérer le bien dans les formes. Là encore, l’intervention d’un commissaire de justice et le respect de la procédure sont essentiels.

Changer la serrure parce que la boîte aux lettres déborde ou parce que les voisins n’ont pas vu le locataire depuis plusieurs semaines reste risqué. Il faut des preuves. Il faut un acte régulier. Il faut une procédure adaptée.

Paris et Île-de-France : pourquoi l’urgence doit être organisée

À Paris et en Île-de-France, les dossiers d’impayés, de départ refusé et d’occupation litigieuse sont fréquents. La pression locative, les sous-locations non autorisées, les locations touristiques et les situations de colocation rendent parfois la qualification plus complexe.

Le propriétaire doit identifier rapidement le tribunal compétent, le bon fondement, les personnes à assigner et les preuves utiles. Le locataire évincé doit, lui, établir qu’il habitait effectivement les lieux et que la perte d’accès résulte d’une intervention du bailleur, de l’agence ou d’un tiers mandaté.

Dans les deux cas, le temps compte. Un bailleur doit éviter de laisser la dette s’accumuler avant de délivrer un commandement. Un locataire privé d’accès doit agir avant que les preuves matérielles ne disparaissent.

Les textes utiles à vérifier

Les textes principaux sont les suivants :

Pour un propriétaire, un article complémentaire du cabinet détaille la procédure générale en cas de loyer impayé et commandement de payer. Un autre point utile concerne l’occupant sans droit ni titre après la fin du bail.

La bonne stratégie dépend de votre position

Si vous êtes locataire et que la serrure a été changée, le sujet n’est pas de discuter toute la dette dans l’urgence. La priorité est de prouver la perte d’accès, de demander la remise des clés, de préserver vos effets personnels et d’envisager les mesures urgentes.

Si vous êtes propriétaire, le sujet n’est pas de savoir si l’impayé est injuste. Il l’est peut-être. Mais la reprise du logement doit rester procédurale. La dette se traite par commandement, assignation, décision et exécution. Pas par serrure changée.

Dans les deux cas, le dossier se joue sur les preuves : bail, dette, messages, photos, actes de commissaire de justice, décisions, commandements, attestations, factures et chronologie.

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Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».

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