Quand un enfant vit entre deux domiciles, le conflit n’apparaît pas toujours au moment du diagnostic. Il surgit au moment le plus banal:
- l’inhalateur est resté chez l’autre parent ;
- les lunettes ne reviennent pas ;
- le traitement n’est pas dans le sac ;
- l’ordonnance « a disparu » ;
- chacun pense que l’autre doit payer le double équipement.
Le benchmark international montre que cette demande est un vrai pattern de crise. Le parent ne cherche pas un cours théorique sur l’autorité parentale. Il veut un protocole fiable.
En droit français, ce protocole peut être construit à partir des textes sur l’autorité parentale conjointe, l’information réciproque, la contribution à l’entretien de l’enfant et les pouvoirs d’organisation du JAF.1234567
I. La première question: parle-t-on d’un objet à remettre, d’un traitement à suivre, ou d’une dépense nouvelle ?
Il faut séparer trois problèmes souvent mélangés.
A. L’objet déjà nécessaire à l’enfant
Exemples:
- lunettes déjà prescrites ;
- inhalateur déjà utilisé ;
- médicament déjà en cours ;
- orthèse, carnet de santé, ordonnance, compte rendu indispensable.
Ici, le sujet principal est la continuité des soins et l’information.
B. Le protocole à respecter
Exemples:
- heure d’administration ;
- dosage ;
- recours au médecin en cas de crise ;
- consignes de l’école ou du médecin ;
- transmission des incidents et consultations.
Ici, le sujet principal est l’exécution loyale et traçable.
C. La dépense supplémentaire
Exemples:
- deuxième paire de lunettes ;
- deuxième appareil coûteux ;
- achat en double pour éviter les oublis ;
- remboursement d’une avance faite unilatéralement.
Ici, le sujet principal devient la concertation et la preuve de l’accord.
Le jugement de Compiègne du 5 mai 2025 est particulièrement net: une deuxième paire de lunettes achetée unilatéralement n’a pas été partagée, le juge la qualifiant de dépense exceptionnelle de confort nécessitant l’accord des deux parents dès lors que l’enfant possédait déjà une première paire.8
II. Ce que le juge attend des parents en pratique
Les décisions récentes des juridictions familiales donnent une grille très concrète.
Le tribunal judiciaire de Versailles, le 29 janvier 2025, rappelle dans son dispositif que l’exercice conjoint de l’autorité parentale implique notamment:
- prendre ensemble les décisions importantes concernant la santé ;
- s’informer réciproquement sur l’organisation de la vie de l’enfant, y compris les traitements médicaux ;
- communiquer, se concerter et coopérer dans l’intérêt de l’enfant.10
Le tribunal judiciaire de Metz, le 11 mars 2025, rappelle de la même manière que les parents doivent:
- prendre ensemble les décisions importantes de santé ;
- s’informer sur les traitements médicaux ;
- organiser la prise en charge matérielle et sanitaire de l’enfant.11
Ces rappels sont précieux parce qu’ils montrent que le juge ne voit pas le dossier seulement sous l’angle « qui décide ». Il regarde aussi:
- qui informe ;
- qui transmet ;
- qui bloque ;
- qui complique la continuité de la prise en charge.
III. La bonne méthode pour sécuriser la situation sans attendre l’audience
1. Faire un inventaire simple
Il faut lister ce qui doit suivre l’enfant, pas ce qui vous agace.
Exemple:
- lunettes de vue ;
- inhalateur de secours ;
- traitement quotidien du matin ;
- ordonnance à jour ;
- copie du protocole médical ;
- coordonnées du médecin ;
- justificatifs de remboursement.
Si l’enfant a des besoins plus lourds, il faut ajouter:
- matériel paramédical ;
- compte rendu d’IME ;
- calendrier de renouvellement ;
- autorisations utiles ;
- protocole de crise.
2. Fixer ce qui doit revenir à chaque passage
Le conflit naît souvent parce que tout reste verbal.
Il faut écrire:
- ce qui part avec l’enfant ;
- ce qui revient obligatoirement ;
- ce qui reste en permanence dans chaque domicile ;
- ce qui doit être signalé en cas de manque.
3. Distinguer le stock mobile du stock fixe
Le meilleur montage n’est pas toujours de faire voyager tout le matériel.
Quand c’est médicalement possible, il est souvent plus sûr d’avoir:
- un équipement fixe chez chaque parent ;
- et seulement certains documents ou objets personnels qui circulent.
Mais il faut rester prudent sur le coût. Si le double équipement entraîne une dépense non négligeable, il faut un accord, une justification médicale ou une décision du juge. Sinon, le remboursement est contestable.8
4. Encadrer le remboursement
La formule « on verra après » détruit les dossiers.
Il faut prévoir:
- quel type de frais est partagé ;
- sur quel justificatif ;
- dans quel délai ;
- par quel mode de paiement.
Le jugement de Versailles du 25 octobre 2024 est utile ici: il prévoit le partage par moitié de certains frais décidés d’un commun accord, sur production de justificatifs, avec remboursement rapide après facture et preuve de paiement.9
IV. Ce qu’il faut demander dans une convention ou devant le JAF
Les meilleures clauses sont matérielles, vérifiables et peu discutables.
A. Clauses de remise
- L’enfant est remis avec ses lunettes de vue, son traitement en cours et son inhalateur si un tel matériel est prescrit.
- Les ordonnances en cours et informations utiles sont transmises sans délai.
- Tout oubli est signalé immédiatement.
B. Clauses d’information
- Chaque parent informe l’autre de tout rendez-vous médical programmé.
- En cas d’urgence, l’autre parent est informé immédiatement puis destinataire du compte rendu.
- Les changements de traitement sont communiqués sans délai avec copie des prescriptions.
C. Clauses de double équipement
- Lorsque le médecin le justifie, les parents conviennent d’un double équipement ou d’un stock réparti entre les deux domiciles.
- Le coût est partagé selon une clé déterminée.
- À défaut d’accord préalable, aucune dépense non urgente ne peut être imposée unilatéralement.
D. Clauses de remboursement
- remboursement dans un délai de sept ou quinze jours ;
- sur facture et preuve de paiement ;
- avec précision du reliquat après assurance et mutuelle.
E. Clauses de contrainte
Si le dossier est déjà conflictuel, il faut parfois demander:
- une astreinte ;
- une obligation de communication par écrit ;
- une précision de la liste des objets et traitements ;
- en cas d’obstruction grave ou renouvelée, une sanction plus forte sur le fondement de l’article 373-2-6.5
V. Ce qu’il faut éviter
1. Transformer chaque oubli en faute majeure sans hiérarchiser
Si vous mélangez une paire de chaussettes oubliée avec un inhalateur indispensable, vous affaiblissez votre dossier.
2. Acheter en double sans préparer la preuve
Si vous avancez seul le coût d’un double équipement, il faut pouvoir démontrer:
- l’utilité réelle ;
- si possible la recommandation médicale ;
- les échanges demandant l’accord ;
- l’urgence, s’il y en avait une.
Sinon, vous risquez de vous heurter au raisonnement de Compiègne sur la dépense exceptionnelle décidée seul.8
3. Rester vague dans vos demandes
Dire « je veux que l’autre parent respecte la santé de l’enfant » n’est pas une demande opérationnelle.
Dire « je demande qu’à chaque passage l’enfant soit remis avec ses lunettes, son inhalateur et son traitement prescrit, et que toute prescription soit transmise le jour même » est une demande exploitable.
VI. L’angle juridique à ne pas manquer: aptitude à respecter les droits de l’autre parent
Dans ces dossiers, la question n’est pas seulement médicale. Elle touche aussi au critère de l’article 373-2-11: l’aptitude de chacun des parents à assumer ses devoirs et respecter les droits de l’autre.6
Un parent qui:
- retient les informations ;
- remet l’enfant sans ce qui est nécessaire à sa santé ;
- n’applique pas un protocole connu ;
- provoque ensuite des dépenses ou incidents répétitifs ;
peut apparaître comme un parent qui désorganise la continuité de la prise en charge de l’enfant.
Ce point devient encore plus fort si le dossier montre que le blocage est répété, documenté et utilisé comme outil de conflit.
VII. La bonne formule de travail pour le dossier
Si vous voulez un dossier solide, il faut avancer dans cet ordre:
- Identifier précisément le besoin médical.
- Distinguer ce qui doit suivre l’enfant et ce qui peut être doublé.
- Demander l’accord de manière écrite et exploitable.
- Conserver les justificatifs et preuves d’oubli ou de carence.
- Saisir le juge avec un projet de protocole déjà rédigé.
Le juge préfère toujours corriger un mécanisme mal réglé plutôt que lire une simple liasse de reproches.
Conclusion pratique
Entre deux domiciles, la sécurité médicale de l’enfant ne doit pas dépendre de l’humeur des parents. Le droit français permet de construire un cadre précis: décisions importantes prises ensemble, information réciproque sur les traitements, remise du matériel nécessaire, partage clair de certains frais, et, si besoin, astreinte ou sanction en cas d’obstruction.1234567
Le point décisif est de distinguer la continuité des soins de la dépense nouvelle. L’une se traite d’abord comme une exigence de protection de l’enfant. L’autre se traite avec prudence, accord ou décision du juge.8
Notes et sources
-
Code civil, art. 371-1. Lien officiel Legifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000049164413 ↩↩
-
Code civil, art. 372. Lien officiel Legifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000043895534 ↩↩
-
Code civil, art. 372-2. Lien officiel Legifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006426536 ↩↩
-
Code civil, art. 373-2. Lien officiel Legifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000049294125 ↩↩
-
Code civil, art. 373-2-6. Lien officiel Legifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000049164431 ↩↩↩
-
Code civil, art. 373-2-11. Lien officiel Legifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000022469784 ↩↩↩
-
Code civil, art. 373-2-1. Lien officiel Legifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000022469781 ↩↩
-
Tribunal judiciaire de Compiègne, JEX contentieux, 5 mai 2025, n° 24/00081. Lien officiel : https://www.courdecassation.fr/decision/681a6d4b5eb387f553b9f0f4 ↩↩↩↩
-
Tribunal judiciaire de Versailles, JAF Cabinet 1, 25 oct. 2024, n° 23/02162. Lien officiel : https://www.courdecassation.fr/decision/67213a3fd174fb458d87a894 ↩
-
Tribunal judiciaire de Versailles, JAF Cabinet 2, 29 janv. 2025, n° 20/02579. Lien officiel : https://www.courdecassation.fr/decision/679a8582e9a46d1f5a76410f ↩
-
Tribunal judiciaire de Metz, chambre 2 cabinet 2, 11 mars 2025, n° 24/02581. Lien officiel : https://www.courdecassation.fr/decision/67d4a4b3a68a7746ee752313 ↩