Mon adolescent veut vivre chez moi : comment le faire entendre devant le JAF sans le mettre au cœur du conflit ?

La situation revient souvent sous une forme très simple.

Votre adolescent vous dit qu’il veut vivre chez vous. Ou ne plus vivre chez l’autre parent. Ou changer de rythme. Ou ne plus supporter les trajets, l’ambiance, les règles, le conflit, le nouveau conjoint, la distance avec le lycée, ou les passages de bras.

Le risque, à ce moment-là, est double.

Soit vous traitez cette parole comme une vérité qui suffit à elle seule. Soit vous n’en faites rien, en pensant qu’il faudra attendre un âge particulier. Les deux réactions déforment le dossier.

En droit français, votre adolescent n’est pas le juge de sa propre résidence. Mais sa parole peut compter fortement. Encore faut-il la faire remonter proprement.

I. La première règle : ne pas demander à l’adolescent de trancher lui-même le litige

Le mauvais réflexe consiste à lui dire : « écris ce que tu veux » ou « dis clairement au juge que tu choisis ».

Cette logique est dangereuse.

Le juge prend en considération les sentiments exprimés par l’enfant, mais il regarde aussi l’aptitude de chaque parent à respecter les droits de l’autre et les éventuelles pressions psychologiques.1

Un parent qui fabrique une preuve avec la parole de l’enfant peut donc affaiblir son propre dossier au moment même où il croit le renforcer.

La ligne juste est plus simple.

Il faut laisser l’adolescent exprimer ce qu’il vit. Il ne faut pas lui faire porter la responsabilité de la décision.

II. Ce qu’il faut recueillir tout de suite

Le dossier utile n’est pas un dossier émotionnel. C’est un dossier chronologique.

Il faut conserver :

  • les dates où l’adolescent a exprimé sa demande ;
  • les difficultés concrètes invoquées ;
  • les incidents de remise ou de retour ;
  • les conséquences sur la scolarité, le sommeil, les activités ou le suivi médical ;
  • les échanges entre parents sur cette demande ;
  • les solutions provisoires proposées.

Il faut aussi faire la différence entre trois hypothèses.

A. La crise ponctuelle

Une dispute, une sanction, un conflit de week-end. Cela ne justifie pas mécaniquement un changement de résidence.

B. La préférence stable

L’adolescent exprime la même demande depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois, avec des raisons constantes et compréhensibles.

C. Le signal d’alerte

La demande s’inscrit dans un contexte de violence, de peur, de pression, de conflit aigu, d’isolement, ou d’échec scolaire brutal. Là, la temporalité change. Le dossier peut exiger une saisine plus rapide.

III. L’audition du mineur est le bon canal, pas la mise en scène familiale

L’article 388-1 du code civil permet l’audition du mineur capable de discernement. Cette audition est de droit lorsqu’il en fait la demande.2

Le code de procédure civile précise que la demande d’audition peut être formée sans forme et à tout moment de la procédure.3

En pratique, c’est souvent le bon point d’équilibre.

Vous ne demandez pas au juge de « suivre » l’adolescent. Vous demandez que sa parole soit recueillie dans le cadre prévu par la loi.

La Cour de cassation contrôle d’ailleurs ce mécanisme de près.

Le 18 mars 2015, elle a censuré un refus d’audition qui se fondait sur le seul âge de l’enfant.4

Le 16 février 2022, elle a censuré un arrêt de changement de résidence parce que les motifs du refus d’audition n’avaient pas été repris dans la décision au fond.5

La leçon pratique est nette.

Si votre adolescent demande à être entendu, cette demande doit être traitée sérieusement.

IV. Ce que l’adolescent peut dire, et ce qu’il ne doit pas porter

L’adolescent peut parler de son quotidien.

Il peut parler du trajet. Du rythme. De la fatigue. De la scolarité. De l’ambiance à la maison. De ses relations avec chacun des parents. De ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne plus.

Il ne doit pas devenir l’auteur d’un dossier d’accusation dicté par un adulte.

La différence est essentielle.

Une parole située dans le réel aide le juge. Une parole préparée contre l’autre parent brouille tout.

V. Ce qu’il faut demander au JAF

Tout dépend de la gravité et de la stabilité de la situation. Mais, le plus souvent, les demandes utiles sont les suivantes :

  • audition du mineur ;
  • réexamen de la résidence habituelle ;
  • adaptation du droit de visite et d’hébergement ;
  • éventuellement organisation provisoire plus réaliste pendant la procédure ;
  • mesures de remise plus sécurisées si le conflit se cristallise aux passages de bras.

Il faut demander des modalités précises.

La Cour de cassation refuse les décisions qui laissent l’exécution dépendre de la volonté de l’enfant. Le 3 décembre 2008, elle a censuré un droit de visite laissé à l’accord des enfants.6 Le 28 mai 2015, elle a censuré une solution qui laissait la fréquence et la durée des périodes d’accueil se déterminer à l’amiable en tenant compte de l’avis du mineur.7

Le juge doit juger. Pas renvoyer la décision à la famille.

VI. Ce qu’il ne faut pas faire pendant l’attente

A. Changer seul la résidence comme si l’affaire était déjà tranchée

Si la situation n’est pas gravissime, il faut éviter de transformer une préférence en fait accompli sans décision.

B. Demander à l’adolescent de convaincre l’autre parent

Vous déplacez alors sur lui le poids du conflit.

C. Multiplier les messages accusatoires

Il faut écrire sobrement, constater, proposer, puis saisir.

D. Croire qu’une lettre manuscrite suffira toujours

Une lettre peut exister. Elle ne remplace ni l’audition, ni la démonstration sur l’intérêt concret de l’enfant.

VII. Ce qui rend la demande crédible

Le juge ne bascule pas durablement une résidence parce qu’un adolescent dit seulement : « je préfère être chez l’autre parent. »

Il faut montrer pourquoi cette préférence s’inscrit dans une organisation meilleure pour lui.

Le dossier devient plus solide si vous pouvez démontrer :

  • une solution scolaire stable ;
  • un cadre matériel crédible ;
  • une disponibilité réelle ;
  • l’absence de volonté de couper l’enfant de l’autre parent ;
  • une demande cohérente dans le temps.

Le parent qui obtient le plus souvent une décision utile n’est pas celui qui crie le plus fort que l’adolescent a « choisi ». C’est celui qui montre qu’il a compris que la résidence reste une question d’intérêt de l’enfant, pas de victoire de parent.

Conclusion pratique

Quand votre adolescent veut vivre chez vous, le bon objectif n’est pas de le faire « choisir ». Le bon objectif est de faire entendre sa situation sans le transformer en arbitre du conflit.

Cela suppose :

  • de documenter proprement ;
  • de demander l’audition quand elle est pertinente ;
  • de saisir le JAF avec des demandes précises ;
  • de ne pas fabriquer de preuve au détriment de l’enfant ;
  • de montrer comment la nouvelle organisation fonctionnerait réellement.

Pour traiter utilement ce type de dossier, il faut l’articuler avec le droit de la famille, l’autorité parentale et la résidence de l’enfant. C’est ce travail de cadrage qui évite de faire porter à l’adolescent une décision qui ne lui appartient pas juridiquement, tout en donnant au juge les éléments utiles pour statuer.


Notes et sources


  1. Code civil, art. 373-2-11. Lien officiel Legifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000022469784 

  2. Code civil, art. 388-1. Lien officiel Legifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000006427150 

  3. Code de procédure civile, art. 338-2. Lien officiel Legifrance : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000020664474 

  4. Cass. 1re civ., 18 mars 2015, n° 14-11.392. Lien officiel : https://www.courdecassation.fr/decision/6079820e9ba5988459c4a3da 

  5. Cass. 1re civ., 16 février 2022, n° 21-23.087. Lien officiel : https://www.courdecassation.fr/decision/620ca2d4c61f23729bcf61db 

  6. Cass. 1re civ., 3 décembre 2008, n° 07-19.767. Lien officiel : https://www.courdecassation.fr/decision/607952069ba5988459c49100 

  7. Cass. 1re civ., 28 mai 2015, n° 14-16.511. Lien officiel : https://www.courdecassation.fr/decision/607983e99ba5988459c4a495 

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Maître Reda Kohen, avocat en droit immobilier et droit des affaires à Paris

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture