Moisissures dans un logement en location : mise en demeure du bailleur, preuve, travaux et indemnisation

La présence de moisissures, d’humidité persistante ou d’infiltrations d’eau dans un logement loué déclenche presque toujours la même série de questions : faut-il mettre en demeure le bailleur, quelles preuves conserver, peut-on exiger des travaux rapides, et dans quels cas une indemnisation ou une réduction de loyer est-elle possible. La réponse n’est ni purement sanitaire, ni purement pratique. Elle se construit à partir du droit du logement décent, du trouble de jouissance et de la preuve des désordres.

En droit français, le bailleur n’est pas seulement tenu de louer un toit. Il doit délivrer et maintenir un logement qui protège réellement l’occupant contre les infiltrations d’eau, permet une aération suffisante et ne présente pas de risque manifeste pour la santé. Les moisissures ne sont donc pas un simple défaut de confort. Elles peuvent révéler un manquement à l’obligation de décence, à l’obligation d’entretien, ou aux deux.

Pour approfondir le contentieux locatif, le lecteur peut également consulter les pages du cabinet consacrées aux troubles de jouissance locative, au contentieux du bail d’habitation et à l’accueil du pôle immobilier.

I. Pourquoi les moisissures engagent d’abord la responsabilité du bailleur

1. Le socle textuel : logement décent, clos, couvert, aération et évacuation de l’humidité

Le texte central est l’article 6 de la loi n° 89-462 du 6 juillet 1989. Il impose au bailleur de remettre au locataire un logement décent, de lui assurer la jouissance paisible des lieux, et d’y faire les réparations autres que locatives nécessaires au maintien en état du logement.

Cette obligation est doublée par l’article 1719 du code civil, qui oblige le bailleur à délivrer un logement décent, à l’entretenir et à en faire jouir paisiblement le preneur pendant toute la durée du bail.

Le contenu concret de cette décence est précisé par l’article 2 du décret n° 2002-120 du 30 janvier 2002. Le logement doit notamment :

  • assurer le clos et le couvert ;
  • protéger les locaux contre les eaux de ruissellement et les remontées d’eau ;
  • assurer la protection contre les infiltrations d’eau ;
  • permettre un renouvellement de l’air et une évacuation de l’humidité adaptés à une occupation normale.

En pratique, cette architecture normative suffit déjà à cadrer la plupart des dossiers de moisissures. Lorsque le plafond noircit, qu’un mur reste humide après chaque pluie, que la ventilation ne fonctionne plus, ou qu’une chambre devient impropre à un usage normal, la discussion ne porte plus sur un simple inconfort. Elle porte sur la conformité même du logement à sa destination d’habitation.

2. Ce que dit la Cour de cassation : le bailleur reste tenu pendant toute la durée du bail

La troisième chambre civile rappelle avec constance que l’obligation de délivrer un logement décent ne s’épuise pas le jour de l’entrée dans les lieux. Elle se prolonge pendant tout le bail.

Dans un arrêt du 27 juin 2024, n° 23-15.226, la Cour de cassation a cassé une décision qui avait reproché à une locataire de ne pas avoir assez relancé ses bailleurs ou d’avoir contribué à la situation. La Haute juridiction rappelle en substance qu’un tel raisonnement est inopérant, faute de caractériser une force majeure. Autrement dit, le bailleur ne s’exonère pas de son obligation de délivrance et de maintien d’un logement décent en expliquant qu’il a fait quelques travaux, que la locataire n’a pas envoyé assez de courriers, ou que la situation traîne depuis longtemps.

Dans un arrêt du 11 janvier 2024, n° 22-15.848, la même chambre a encore rappelé que le comportement du locataire n’exonère totalement le bailleur que s’il constitue une force majeure ou la cause exclusive du dommage. Cette précision est capitale dans les dossiers d’humidité. Le bailleur invoque souvent le défaut d’aération, le linge séché à l’intérieur, ou un refus temporaire de travaux. Ces éléments peuvent alimenter la discussion. Ils ne suffisent pas, à eux seuls, à effacer des désordres structurels d’infiltration, d’étanchéité ou de ventilation.

3. La vraie limite : distinguer le désordre structurel du mauvais usage des lieux

Le locataire a aussi des obligations. L’article 7 de la loi du 6 juillet 1989 lui impose d’user paisiblement des locaux, de répondre des dégradations dont il a la jouissance exclusive et de permettre l’accès pour les travaux nécessaires.

Il faut donc distinguer trois hypothèses.

Première hypothèse : les moisissures proviennent d’un défaut du bâti, d’une toiture, d’une façade, d’un défaut d’étanchéité, d’une VMC hors service, d’une absence d’aération conforme, ou d’un pont thermique massif. Le bailleur reste alors au centre du dossier.

Deuxième hypothèse : le désordre a plusieurs causes. Le logement présente déjà une sensibilité à l’humidité, mais le locataire a aggravé la situation par un usage anormal, un encombrement empêchant les travaux, ou un refus répété d’accès. Dans ce cas, la discussion porte sur le partage de responsabilité et sur l’étendue des préjudices, non sur l’effacement pur et simple du manquement du bailleur.

Troisième hypothèse : les traces relèvent essentiellement d’un défaut d’entretien courant imputable au locataire, sans désordre de structure ni défaillance de ventilation. C’est le scénario le plus favorable au bailleur, mais il doit être prouvé. Une simple formule du type « c’est un problème de mode de vie » est insuffisante si le logement présente objectivement des infiltrations, une aération insuffisante ou des désordres constatés.

II. Mise en demeure du bailleur : comment bâtir un dossier utile avant le juge

1. Les preuves à conserver avant toute réparation

Le premier réflexe ne doit pas être d’effacer les traces. Il doit être de les documenter.

Le dossier probatoire doit idéalement contenir :

  • des photographies datées et régulières, prises dans les mêmes pièces et sous plusieurs angles ;
  • des vidéos courtes montrant l’étendue du désordre et, si possible, la récurrence après pluie ou condensation ;
  • les échanges écrits avec le bailleur, l’agence, le syndic ou les artisans ;
  • les constats d’intervention technique, devis, diagnostics humidité, rapports de ventilation ou rapports de recherche de fuite ;
  • les certificats médicaux ou comptes rendus utiles si l’humidité provoque ou aggrave des troubles respiratoires ;
  • les factures d’électricité ou de chauffage si elles illustrent un usage anormalement coûteux d’un logement humide ou mal ventilé ;
  • les attestations de proches, voisins ou professionnels ayant vu les désordres.

Il faut aussi documenter la chronologie. Une pièce humide « depuis des années » est juridiquement moins parlante qu’une suite datée : apparition des traces, premier signalement, absence de réponse, aggravation, expertise, relances, préjudice de jouissance.

2. La mise en demeure : un acte utile, même si elle n’est pas toujours un préalable à l’indemnisation

La mise en demeure reste la bonne première étape. Elle doit être factuelle, précise, et tournée vers un résultat vérifiable. Il faut y rappeler :

  • l’adresse du bien ;
  • les désordres observés ;
  • leur impact concret sur l’usage des lieux ;
  • les pièces déjà disponibles ;
  • la demande de visite, de diagnostic et de travaux ;
  • un délai de réponse clair.

Le texte le plus opérationnel est ici l’article 20-1 de la loi du 6 juillet 1989. Il prévoit que, si le logement ne satisfait pas aux exigences de l’article 6, le locataire peut demander sa mise en conformité. En l’absence d’accord ou de réponse dans un délai de deux mois, la commission départementale de conciliation peut être saisie. Le texte précise surtout que cette saisine n’est pas un préalable obligatoire à la saisine du juge et que le juge peut déterminer les travaux, fixer leur délai, réduire le loyer ou suspendre son paiement avec ou sans consignation.

Cette architecture change la stratégie. La mise en demeure n’est pas qu’un signalement. Elle prépare soit une négociation sérieuse, soit une bascule rapide vers le juge.

3. Faut-il attendre une expertise avant d’agir ?

Tout dépend du niveau d’urgence et de contestation.

Si le bailleur reconnaît le désordre et accepte d’intervenir rapidement, il est souvent plus efficace d’encadrer les travaux par écrit, avec un calendrier, que de retarder l’intervention par un contentieux immédiat.

Si le bailleur nie tout, minimise, ou renvoie mécaniquement la faute sur le locataire, une expertise amiable ou judiciaire devient utile. Elle permet de distinguer :

  • les infiltrations en provenance de la toiture, de la façade ou des parties communes ;
  • les défauts de ventilation ;
  • les condensations liées au bâti ;
  • les dégradations imputables à l’usage.

Le juge des référés peut être saisi lorsqu’une mesure d’expertise ou des mesures conservatoires sont nécessaires rapidement. En pratique, l’expertise est particulièrement utile lorsque plusieurs responsables potentiels se renvoient la faute : bailleur, copropriété, voisin, syndic, entreprise de travaux.

III. Travaux, réduction de loyer, indemnisation : ce qu’il est réaliste de demander

1. Les travaux : l’objectif principal du contentieux

Dans un dossier de moisissures en location, la priorité n’est pas de « faire condamner pour principe ». La priorité est de rendre le logement habitable.

Le juge peut ordonner :

  • la réalisation des travaux de recherche de fuite ;
  • la remise en état de la ventilation ;
  • les travaux d’étanchéité ;
  • le traitement des désordres de structure ou de façade ;
  • les reprises intérieures nécessaires après traitement de la cause.

Il faut éviter une erreur fréquente : demander seulement le nettoyage ou la peinture. Juridiquement et techniquement, cela ne vaut rien si la cause du désordre n’est pas traitée. La stratégie efficace consiste à demander d’abord la suppression durable de la cause, puis la remise en état des pièces atteintes.

2. La réduction ou la suspension du loyer : pouvoir du juge, pas automatisme privé

L’article 20-1 de la loi du 6 juillet 1989 autorise le juge à réduire le loyer ou à en suspendre le paiement, avec ou sans consignation, jusqu’à l’exécution des travaux. C’est un levier puissant, mais il doit être manié correctement.

En pratique, il est dangereux pour le locataire de suspendre unilatéralement les loyers sans base judiciaire solide. L’arrêt du 28 novembre 2024, n° 23-18.135 le rappelle indirectement : même en présence d’un logement déclaré indécent avec moisissures et entrées d’eau, l’exception d’inexécution n’est pas automatiquement admise. La Cour de cassation valide le raisonnement des juges du fond qui avaient estimé que le logement n’était pas démontré comme inhabitable, de sorte que les locataires ne pouvaient pas suspendre purement et simplement le paiement des loyers.

La conséquence pratique est nette. Si le logement reste occupé, la voie la plus sûre consiste à saisir le juge pour demander :

  • la mise en conformité ;
  • une réduction du loyer ;
  • une suspension ou une consignation judiciaire ;
  • des dommages-intérêts pour le trouble déjà subi.

3. L’indemnisation du trouble de jouissance

Les moisissures, l’humidité permanente, l’impossibilité d’utiliser une chambre, l’odeur, la dégradation des biens personnels ou le froid lié aux infiltrations peuvent justifier une indemnisation autonome du trouble de jouissance.

Sur ce point, un arrêt ancien mais toujours structurant mérite d’être rappelé : la Cour de cassation a jugé, le 4 juin 2014, n° 13-12.314, que l’indemnisation du locataire pour les troubles de jouissance subis du fait du manquement du bailleur à son obligation de délivrance d’un logement décent n’est pas subordonnée à une mise en demeure du bailleur.

Cette solution ne signifie pas qu’il faut se passer de mise en demeure. Elle signifie qu’un bailleur ne peut pas espérer échapper à toute indemnisation au seul motif qu’il n’aurait pas été suffisamment relancé. Si le logement n’était pas décent et si le trouble est prouvé, l’indemnisation peut être due.

Le chiffrage dépend des éléments du dossier :

  • intensité et durée du désordre ;
  • pièces devenues inutilisables ;
  • atteinte aux meubles ou effets personnels ;
  • impact sur la santé ou la vie familiale ;
  • frais engagés ;
  • inertie du bailleur.

IV. Peut-on quitter les lieux et demander la résiliation du bail ?

Lorsque l’humidité et les moisissures deviennent incompatibles avec une occupation normale, il faut raisonner en deux temps.

Le premier temps est celui de la preuve. Un départ précipité sans dossier clair laisse souvent le bailleur soutenir que le locataire a abandonné les lieux sans motif légitime. Il faut donc, avant de quitter le logement si la situation le permet, conserver les pièces, faire constater les désordres et formaliser les demandes.

Le second temps est celui de la stratégie contentieuse. Selon les cas, le locataire pourra demander :

  • la résiliation judiciaire du bail aux torts du bailleur ;
  • des dommages-intérêts ;
  • la restitution de tout ou partie des loyers correspondant à une période de jouissance gravement altérée ;
  • la prise en charge de certains frais consécutifs au relogement ou à la dégradation des biens.

Lorsque la situation présente un risque sanitaire sérieux ou qu’un enfant en bas âge, une personne asthmatique ou une personne vulnérable occupe les lieux, le contentieux doit être monté plus vite, avec des pièces médicales, des constats et, si besoin, une saisine en urgence.

Conclusion

Un dossier de moisissures dans un logement loué se gagne rarement par une indignation abstraite. Il se gagne par un enchaînement net : qualifier juridiquement le désordre, conserver les preuves, mettre en demeure le bailleur, demander la mise en conformité, puis saisir le juge avec des demandes calibrées sur les textes.

Le droit positif est favorable au locataire lorsque les désordres procèdent du bâti, de la ventilation, de l’étanchéité ou d’un défaut d’entretien imputable au bailleur. L’article 6 de la loi du 6 juillet 1989, l’article 1719 du code civil et l’article 2 du décret du 30 janvier 2002 donnent au juge un cadre clair. La jurisprudence récente de 2024 confirme que le bailleur reste tenu pendant toute la durée du bail et que le locataire peut obtenir travaux, réduction de loyer et indemnisation, à condition de présenter un dossier propre, daté et cohérent.

Le cabinet peut accompagner soit le locataire qui subit l’humidité et cherche une stratégie de preuve et de mise en conformité, soit le bailleur confronté à une contestation sérieuse et qui doit distinguer rapidement ce qui relève du bâti, des parties communes ou de l’usage des lieux. Pour cette matière, les pages troubles de jouissance locative et bail d’habitation complètent utilement cette analyse.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».

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