Tribunal judiciaire de commerce de Caen, le 31 mars 2025, n°2025004201

Le tribunal judiciaire, statuant en référé, a rendu une ordonnance le 31 mars 2025 autorisant une mesure d’instruction sur le fondement de l’article 145 du code de procédure civile. Cette mesure visait à investiguer les systèmes informatiques d’un ancien salarié et de sa nouvelle société, suspectés de concurrence déloyale. Suite à une demande en rétractation, le juge des référés a confirmé la validité de l’ordonnance initiale et prononcé l’irrecevabilité de l’intervention de l’ancien salarié. La décision précise les conditions de régularité d’une mesure d’instruction in futurum et délimite les intérêts susceptibles d’être protégés.

La confirmation des conditions de régularité de la mesure d’instruction
Le juge des référés valide la mesure ordonnée en vérifiant le respect des exigences légales. Il examine d’abord l’existence d’un motif légitime au sens de l’article 145. La décision relève que la société requérante justifie de soupçons sérieux de comportements déloyaux. Elle constate une corrélation entre le départ du salarié et une baisse significative du chiffre d’affaires auprès de plusieurs clients historiques. L’utilisation persistante d’une adresse électronique professionnelle après le départ est également retenue. « Il semble que monsieur [U] a continué à avoir accès à son ancienne adresse mail ISO malgré son départ et la restitution de son ordinateur. » (Sur le motif légitime) Ces éléments caractérisent un litige potentiel au fondement suffisamment déterminé.

La légalité des mesures ordonnées et la justification de la dérogation au contradictoire sont ensuite affirmées. Le juge estime que les investigations, circonscrites dans le temps et par des mots-clés, sont admissibles. Il écarte le grief tiré d’une atteinte excessive à la vie privée, notant le caractère mixte des outils utilisés par l’intéressé. S’agissant du contradictoire, la nécessité de l’effet de surprise pour préserver les preuves est jugée suffisante. « Au cas d’espèce, il ne peut être dénié que l’effet de surprise est indispensable pour préserver les preuves requises. » (Sur la dérogation au principe du contradictoire) La décision rappelle ainsi la nécessité d’une motivation précise pour écarter le principe de la contradiction.

La délimitation des intérêts protégés et la compétence juridictionnelle
La décision opère une distinction nette entre les intérêts de la société et ceux de son dirigeant. Elle prononce l’irrecevabilité de l’intervention de ce dernier dans la procédure de rétractation. Le juge estime que l’ancien salarié, agissant en qualité de président, n’a pas d’intérêt distinct de la personne morale qu’il représente. Ses griefs personnels, relatifs à sa vie privée ou au déroulement des opérations, sont considérés comme insuffisants pour justifier son intervention autonome. « Monsieur [U] n’ayant pas d’activité professionnelle si ce n’est celle de président de la société AP2, il ne peut justifier d’un intérêt distinct. » (Sur l’intérêt de monsieur [K] [U] à la procédure) Cette analyse protège la clarté des instances en évitant la multiplication des parties.

La question de la compétence du tribunal de commerce est résolue par une interprétation fonctionnelle. Bien que la requête vise également une personne physique, le juge retient sa compétence car le litige principal oppose des sociétés commerciales. Il applique le principe selon lequel le juge des requêtes peut agir si le fond du litige relève, ne serait-ce qu’en partie, de sa compétence. « Attendu que la requête a été introduite dans le cadre d’un différend entre sociétés commerciales, la société ISO et la société AP2. » (Sur la compétence du tribunal de commerce) Cette solution assure l’efficacité de la mesure conservatoire en évitant un débat préalable sur la compétence.

Cette décision rappelle avec rigueur l’exigence d’un motif légitime concret pour autoriser une mesure d’instruction in futurum. Elle en précise les contours en exigeant des indices sérieux et non de simples présomptions. La solution consacre une approche pragmatique de la compétence, favorisant l’efficacité du dispositif de l’article 145. Enfin, en distinguant l’intérêt personnel de l’intérêt social, elle guide les praticiens sur la recevabilité des interventions dans ce type de procédure.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».

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