Citation directe et patrimoine : protéger ses biens immobiliers et son entreprise face à une poursuite pénale

La citation directe permet à toute personne qui s’estime victime d’un délit de saisir le tribunal correctionnel sans passer par le ministère public. L’acte est délivré par un commissaire de justice. Le prévenu reçoit une convocation à comparaître devant le juge pénal, souvent sans avertissement préalable.

Pour le dirigeant d’entreprise, le bailleur, le copropriétaire ou le professionnel de l’immobilier, cette procédure a des répercussions qui dépassent la sphère pénale. Une condamnation correctionnelle peut affecter la gestion d’un bien immobilier, la validité d’un bail commercial, la gouvernance d’une société ou la capacité à exercer certaines fonctions.

L’analyse porte successivement sur les conséquences patrimoniales directes de la citation directe (I), puis sur les mesures de protection du patrimoine immobilier et de l’entreprise face à une telle procédure (II).

I. Les conséquences patrimoniales d’une citation directe

A. L’incidence sur le patrimoine immobilier

La citation directe, lorsqu’elle aboutit à une condamnation, peut entraîner des peines complémentaires affectant directement le patrimoine immobilier du prévenu.

La confiscation du bien ayant servi à commettre l’infraction ou du produit de l’infraction figure parmi les peines complémentaires les plus redoutables. L’article 131-21 du code pénal prévoit la confiscation de tout ou partie des biens appartenant au condamné. Pour le propriétaire d’un immeuble, cette disposition peut se traduire par la perte d’un bien locatif, d’un fonds de commerce ou d’un droit au bail.

Les infractions d’escroquerie, d’abus de confiance ou d’abus de biens sociaux, fréquemment poursuivies par la voie de la citation directe, exposent le patrimoine immobilier du prévenu lorsque le bien a été acquis avec le produit de l’infraction. La chambre criminelle admet la confiscation d’un bien immobilier dès lors que le lien entre le bien et l’infraction est établi.

Au-delà de la confiscation, une condamnation pénale peut fragiliser la situation du prévenu dans ses rapports locatifs. Le bailleur condamné pour des infractions liées à la gestion de son bien — habitat indigne, manquements aux obligations de sécurité, discrimination — s’expose à des actions civiles de ses locataires fondées sur les faits pénalement établis. La décision pénale, une fois définitive, a autorité de chose jugée sur le juge civil.

Le copropriétaire condamné pour des faits commis dans le cadre de la copropriété — dégradations, menaces, troubles de voisinage — peut voir sa condamnation invoquée devant le tribunal judiciaire par le syndicat des copropriétaires ou par un voisin dans le cadre d’une action en responsabilité civile.

B. L’incidence sur la gouvernance et la vie de l’entreprise

Le dirigeant de société cité directement devant le tribunal correctionnel fait face à un double risque : le risque pénal personnel et le risque pour la société qu’il dirige.

Certaines condamnations pénales emportent de plein droit ou par décision du juge une interdiction de gérer, d’administrer ou de diriger une personne morale. L’article 131-27 du code pénal prévoit la peine d’interdiction d’exercer une fonction publique ou une activité professionnelle ou sociale. L’article L. 653-8 du code de commerce prévoit la faillite personnelle qui emporte interdiction de diriger, gérer, administrer ou contrôler toute entreprise commerciale, artisanale ou agricole.

Pour le dirigeant d’une SCI, d’une SARL ou d’une SAS, une interdiction de gérer prononcée à titre de peine complémentaire peut paralyser la société. Les associés doivent alors procéder dans l’urgence à la nomination d’un nouveau gérant ou président, faute de quoi la société se retrouve sans représentant légal.

La citation directe affecte également la vie contractuelle de l’entreprise. Les clauses de résiliation anticipée figurant dans les contrats commerciaux prévoient souvent la résiliation de plein droit en cas de condamnation pénale du cocontractant. Les marchés publics excluent les candidats ayant fait l’objet de certaines condamnations. Les baux commerciaux peuvent contenir des clauses résolutoires liées à une condamnation pénale.

II. Protéger son patrimoine et son entreprise face à une citation directe

A. La vérification de la régularité de la citation

La première ligne de défense réside dans l’examen de la régularité formelle de la citation. L’article 551 du code de procédure pénale impose des mentions obligatoires : l’énoncé des faits poursuivis et la référence aux textes de loi applicables.

La jurisprudence récente de la chambre criminelle confirme que la citation est régulière dès lors qu’elle « énonce les faits poursuivis et vise les textes de loi qui les répriment », y compris lorsque les pièces jointes complètent l’acte. Toutefois, la citation qui crée une incertitude dans l’esprit du prévenu sur l’étendue des faits reprochés encourt la nullité.

Le prévenu doit soulever toute exception de nullité avant toute défense au fond, sous peine d’irrecevabilité. L’avocat pénaliste vérifie en priorité la régularité de l’acte dès sa réception.

B. La contestation de la consignation et de la recevabilité de la partie civile

Lorsque la citation directe émane d’une partie civile agissant seule, sans que le ministère public se soit joint à la poursuite, l’article 392-1 du code de procédure pénale impose la fixation d’une consignation. Le défaut de versement dans le délai fixé entraîne l’irrecevabilité de la citation.

La chambre criminelle distingue selon la qualité de la partie civile. La personne morale à but lucratif doit produire son bilan et son compte de résultat, sous peine d’irrecevabilité. La personne physique n’est pas soumise à cette obligation : le tribunal fixe la consignation au regard des éléments dont il dispose.

Pour le prévenu, la stratégie consiste à vérifier si la partie civile a respecté ses obligations et, le cas échéant, à soulever l’irrecevabilité de la citation. Cette exception permet d’obtenir l’extinction de l’action sans débat sur le fond.

C. La gestion du périmètre de la prévention

Le tribunal correctionnel ne peut statuer que sur les faits visés dans la citation. Le prévenu ne peut être condamné pour des faits non compris dans l’acte de poursuite, sauf acceptation expresse de sa part.

Cette règle protège le dirigeant d’entreprise ou le propriétaire immobilier contre une extension de la prévention au-delà de ce qui figure dans la citation. Le tribunal ne peut pas, de sa propre initiative, étendre la poursuite à des faits connexes non visés.

L’avocat en droit des affaires ou en droit immobilier veille à ce que le débat reste cantonné aux faits de la prévention et s’oppose à toute tentative d’élargissement.

D. L’anticipation des conséquences patrimoniales en cas de condamnation

Lorsque la relaxe n’est pas certaine, l’anticipation des conséquences patrimoniales de la condamnation devient essentielle.

Le dirigeant doit envisager la désignation d’un co-gérant ou d’un directeur général délégué capable d’assurer la continuité de la gestion en cas d’interdiction de gérer. Le propriétaire immobilier doit sécuriser ses baux et ses contrats en vérifiant les clauses de résiliation liées à une condamnation pénale.

La constitution d’un dossier de personnalité solide — situation familiale, professionnelle, patrimoniale, absence d’antécédents — permet au tribunal d’individualiser la peine et d’écarter les peines complémentaires les plus préjudiciables au patrimoine.

Conclusion

La citation directe n’est pas un acte anodin. Pour le professionnel de l’immobilier ou le dirigeant d’entreprise, ses conséquences dépassent la sanction pénale. Confiscation de biens, interdiction de gérer, résiliation de baux et de contrats : chaque condamnation correctionnelle peut se propager dans la sphère patrimoniale.

La défense doit être organisée dès la réception de la citation. Vérification de la régularité formelle, contestation de la recevabilité de la partie civile, cantonnement du périmètre de la prévention, anticipation des conséquences patrimoniales : chacune de ces étapes requiert l’intervention d’un professionnel du droit pénal travaillant en coordination avec un avocat en droit immobilier ou en droit des affaires.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».

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