Cour d’appel de Paris, le 10 novembre 2011, n°09/05483

La Cour d’appel de Paris, le 10 novembre 2011, statue sur un litige né d’une modification unilatérale du secteur géographique d’un commercial. L’employeur avait retiré plusieurs arrondissements et départements de la zone de prospection du salarié. Ce dernier avait contesté cette réorganisation en invoquant une baisse prévisible de sa rémunération variable. Après son refus persistant, il fut licencié pour faute lourde. Le conseil de prud’hommes de Créteil avait jugé ce licenciement fondé. Le salarié fait appel en demandant principalement la résiliation judiciaire de son contrat aux torts de l’employeur. La Cour d’appel doit déterminer si la modification imposée par l’employeur constituait une modification du contrat de travail justifiant une telle résiliation. Elle infirme le jugement et prononce la résiliation aux torts de l’employeur, produisant les effets d’un licenciement sans cause réelle et sérieuse.

**La qualification juridique d’une modification substantielle du contrat de travail**

La Cour retient que la réduction unilatérale du secteur géographique d’un commercial affecte sa rémunération. Elle constate que le retrait de quatre arrondissements et de deux départements, sans compensation, est « nécessairement de nature à influer sur la partie variable de sa rémunération ». L’employeur en avait d’ailleurs implicitement reconnu le risque en proposant un maintien temporaire des commissions. La Cour en déduit le principe selon lequel « la limitation de la zone géographique de prospection d’un commercial, qui est de nature à amoindrir son potentiel commercial et à influer par suite sur le montant de la partie variable de sa rémunération, assise sur ‘le chiffre d’affaires généré’ selon les termes du contrat, est constitutive d’une modification du contrat de travail, nécessitant l’accord du salarié ». Cette analyse repose sur une interprétation stricte de la notion d’élément essentiel du contrat. La rémunération, fixe et variable, en est un composant intangible. Toute mesure de l’employeur qui en altère la substance, même potentiellement, équivaut à une modification substantielle. La Cour écarte l’argument de l’employeur sur une baisse seulement momentanée, faute de preuve. Elle unifie ainsi les critères : l’impact sur le potentiel commercial, donc sur la variable, est décisif. Cette solution consacre une protection forte du champ d’action et des perspectives de gain du commercial.

**Les conséquences procédurales et indemnitaires de la résiliation judiciaire**

La Cour opère un renversement de l’objet du litige. Elle estime que la demande de résiliation, formulée avant le licenciement, devait être examinée en premier. Elle juge que « lorsqu’un salarié demande la résiliation de son contrat de travail en raison de faits qu’il reproche à son employeur, tout en continuant de travailler à son service, et que ce dernier le licencie postérieurement pour des faits commis au cours de la poursuite du contrat, le juge doit rechercher si la demande de résiliation du contrat était justifiée ». La justification étant établie, elle « prononc[e] la résiliation du contrat de travail aux torts de l’employeur, cette résiliation produisant les effets d’un licenciement sans cause réelle et sérieuse ». Il n’y a donc pas à statuer sur la régularité du licenciement ultérieur. Cette approche donne une pleine efficacité à l’action en résiliation et sanctionne le manquement patronal initial. Sur le plan indemnitaire, la Cour procède à une liquidation complète des droits du salarié. Elle accorde notamment des dommages-intérêts pour rupture aux torts de l’employeur et pour préjudice moral, reconnaissant ainsi le caractère fautif du comportement de l’employeur. Elle rappelle aussi le principe d’indépendance de la commission due par rapport au règlement client, et la nature obligatoire de la prime conventionnelle de fin d’année. La décision assure ainsi une réparation intégrale du préjudice subi.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Maître Reda Kohen, avocat en droit immobilier et droit des affaires à Paris

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture