Cour d’appel de Bordeaux, le 3 mars 2026, n°24/01393

La Cour d’appel de Bordeaux, dans un arrêt du 3 mars 2026, a confirmé un jugement condamnant un client à payer son fournisseur pour des livraisons contestées. Les relations commerciales entretenues portaient sur la fourniture de viande. Le fournisseur réclamait le paiement de trois factures. Le client refusait, niant avoir passé commande et reçu les marchandises. Le tribunal de commerce avait fait droit aux demandes du fournisseur. Le client a interjeté appel, critiquant une inversion de la charge de la preuve. La cour d’appel a rejeté ce moyen et confirmé la condamnation. La décision tranche la question de la preuve de la livraison en l’absence de documents signés. Elle retient que le fournisseur a suffisamment établi sa créance par d’autres moyens. L’arrêt illustre l’articulation entre les règles de preuve civile et commerciale.

**L’aménagement de la charge de la preuve par la pratique commerciale**

L’article 1353 du code civil impose au créancier de prouver son obligation. Le client invoquait ce principe pour contester sa dette. La cour rappelle cette règle fondamentale. Elle précise que « la charge de la preuve de l’obligation de paiement repose sans contestation possible » sur le fournisseur. Le client soutenait que l’absence de bons de livraison signés était fatale. La cour écarte cet argument par une analyse contextuelle. Elle constate l’inexistence de documents formels. Elle considère alors les usages établis entre les parties. Le chiffre d’affaires important démontre une relation commerciale suivie. La pratique des livraisons en l’absence du client est décrite. Le fournisseur disposait d’une clé pour accéder au commerce le jour de fermeture. Ces éléments caractérisent un mode de fonctionnement habituel et accepté. La cour en déduit que l’exigence d’un document signé était écartée par les parties. La preuve pouvait dès lors être rapportée par tout autre moyen.

**L’administration suffisante de la preuve par tous moyens**

Le droit commercial admet la preuve libre entre commerçants. L’article L. 110-3 du code de commerce le prévoit expressément. La cour applique ce principe à l’espèce. Elle relève que la loi n’impose pas de formalisme particulier ici. Le fournisseur a produit plusieurs attestations écrites. Un ancien salarié du client décrit le processus de commande. Un salarié du fournisseur détaille les modalités de livraison. Des échanges de courriels confirment la remise d’une clé. Ces écrits forment un ensemble concordant et précis. Ils établissent la réalité des opérations litigieuses. La cour note que les factures n’avaient jamais été contestées auparavant. Ce comportement antérieur renforce la crédibilité du fournisseur. La date différente de la facture et de la livraison n’est pas pertinente. La démonstration est jugée suffisante pour établir la créance. La cour estime ainsi que « la société Etablissements Massonnière […] établit suffisamment sa créance ». La liberté de la preuve permet de pallier l’absence de documents traditionnels.

**La consécration d’une sécurité juridique adaptée aux usages du commerce**

L’arrêt valide une pratique commerciale informelle mais établie. Il évite un formalisme excessif qui paralyserait les échanges. La sécurité des transactions repose sur la confiance et les habitudes. La solution préserve les relations d’affaires fondées sur la souplesse. Elle pourrait toutefois exposer les parties à des contestations incertaines. L’absence d’écrit signé rend les preuves parfois fragiles. Le recours aux attestations de salariés présente un risque. Ces témoignages peuvent être influencés par les liens d’allégeance. La cour a cependant vérifié la cohérence interne des déclarations. Elle a opéré une appréciation souveraine des éléments produits. La décision montre une certaine pragmatisme judiciaire. Elle adapte les règles de preuve à la réalité des pratiques commerciales. Cette approche favorise l’efficacité des transactions courantes. Elle responsabilise les commerçants dans l’organisation de leurs relations.

**La portée limitée d’une solution fondée sur les circonstances spécifiques**

L’arrêt ne crée pas un principe général de dispense de preuve. Il repose sur l’existence d’une relation commerciale ancienne et importante. La cour a minutieusement reconstitué les modalités d’échange habituelles. La remise d’une clé constituait un indice particulièrement probant. Elle matérialisait un accord de confiance entre les parties. La solution serait différente en l’absence d’éléments aussi tangibles. La décision reste donc une application d’espèce. Elle n’autorise pas à négliger systématiquement les preuves de livraison. Les commerçants doivent rester vigilants dans leur gestion documentaire. L’arrêt rappelle cependant la force probante des attestations et des courriels. Ces moyens modernes sont pleinement admis en matière commerciale. La jurisprudence encourage ainsi l’utilisation de tous les supports disponibles. Elle accompagne l’évolution des pratiques professionnelles vers la dématérialisation.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».

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