Tribunal de commerce de Paris, le 22 janvier 2025, n°2024006351

Le Tribunal des activités économiques de Paris, statuant le 22 janvier 2025, a été saisi d’un litige né du défaut de paiement intégral d’une facture de remplacement de pare-brise. L’assuré, ayant cédé sa créance à l’entreprise de réparation, cette dernière a assigné l’assureur en paiement. Les deux parties ont soulevé une exception d’incompétence territoriale, invitant la juridiction à se dessaisir au profit du tribunal du domicile de l’assuré. Le tribunal a dû trancher la question de la compétence en matière de litige découlant d’un contrat d’assurance de dommages. Il a déclaré sa propre incompétence et renvoyé l’affaire devant le tribunal de commerce de Nancy. Cette décision rappelle avec rigueur le principe de compétence territoriale spéciale posé par l’article R. 114-1 du code des assurances.

**Le strict respect d’une règle de compétence d’ordre public**

Le tribunal applique de manière rigoureuse la règle spéciale de compétence territoriale. L’article R. 114-1 du code des assurances dispose que « le défendeur est assigné devant le tribunal du domicile de l’assuré ». Le juge constate que cette règle constitue un principe à la faveur de l’assuré. Il relève qu’elle est soutenue par une « doctrine constante ». En l’espèce, le défendeur initial était l’assureur, assigné par le réparateur subrogé dans les droits de l’assuré. Le tribunal estime que la règle trouve à s’appliquer, peu important la qualité de la partie qui agit en demande. La compétence du tribunal du domicile de l’assuré s’impose donc. Cette solution est conforme à la finalité protectrice de la règle. Elle assure à l’assuré, partie présumée faible, la possibilité d’agir près de son domicile. Le juge écarte ainsi toute appréciation discrétionnaire fondée sur les circonstances de l’espèce. La règle est d’ordre public et s’applique de plein droit dès lors que son champ d’application est rencontré. Le tribunal se déclare donc incompétent sans examiner d’autres critères potentiels.

**La neutralisation des stratégies procédurales des parties**

La décision illustre la primauté de la règle légale sur les volontés individuelles en matière de compétence. Les deux parties, demanderesse et défenderesse, ont conjointement demandé le renvoi devant une autre juridiction. Cette convergence inhabituelle aurait pu inciter le tribunal à rester saisi. Le juge rappelle pourtant que la compétence territoriale relève de l’ordre public. Les parties ne peuvent y déroger par accord. Le tribunal écarte toute possibilité de prorogation volontaire de compétence. Il affirme ainsi l’indisponibilité de cette règle de procédure. La solution prévient les risques de forum shopping. Elle empêche qu’un assureur ne tente d’imposer une juridiction éloignée du domicile de son client. La décision garantit la pérennité de la protection procédurale de l’assuré. Elle rappelle que cette protection survit à la cession de la créance. Le cessionnaire est tenu de respecter la règle de compétence attachée au rapport d’assurance originaire. Le tribunal sanctionne ainsi toute tentative de contournement par une lecture stricte du texte.

**La réaffirmation d’une jurisprudence constante et ses limites**

Le jugement s’inscrit dans une ligne jurisprudentielle ferme concernant l’article R. 114-1. La référence à une « doctrine constante » montre l’absence de débat sur le principe. La solution est présentée comme une application mécanique et nécessaire. Cette stabilité est précieuse pour la sécurité juridique des assurés et des professionnels. Elle permet une anticipation claire de la juridiction compétente. Toutefois, cette rigidité peut soulever des questions dans des configurations complexes. Le litige opposait en réalité deux professionnels, l’assureur et le réparateur. L’assuré n’était plus partie au procès. La justification protectrice de la règle semble alors moins évidente. Le tribunal n’opère aucune pondération avec les principes généraux de compétence. Il écarte sans discussion l’application possible de l’article 46 du code de procédure civile. La solution assure une grande prévisibilité. Elle peut aussi paraître excessivement formaliste dans certains cas. La jurisprudence maintient une interprétation large du champ d’application de la règle. Elle en fait un pilier intangible du procès en assurance de dommages.

**Les implications pratiques d’une règle de compétence impérative**

La portée de la décision est essentiellement procédurale et pratique. Elle confirme que la règle s’impose dès le stade de l’introduction de l’instance. Toute méconnaissance entraîne l’incompétence du juge saisi. Cette nullité d’ordre public peut être soulevée à tout moment. Les parties ne peuvent y renoncer. La décision a pour effet direct d’allonger la procédure et d’en accroître les coûts. Le renvoi devant la juridiction compétente génère des délais supplémentaires. Le tribunal rejette d’ailleurs les demandes fondées sur l’article 700 du code de procédure civile. Chaque partie supporte ses frais. Cette conséquence peut sembler sévère lorsque les deux parties étaient d’accord sur l’incompétence. Elle souligne le caractère automatique de la sanction. La solution incite les demandeurs à une grande vigilance lors de l’assignation. Elle rappelle aux praticiens la nécessité de vérifier scrupuleusement le domicile de l’assuré. Cette rigueur procédurale sert finalement l’économie générale du dispositif protecteur. Elle en garantit l’effectivité contre toute considération d’opportunité.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».

Laisser un commentaire

En savoir plus sur Maître Reda Kohen, avocat en droit immobilier et droit des affaires à Paris

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture