Tribunal de commerce de Lille Métropole, le 23 janvier 2025, n°J2021000002

Le Tribunal de commerce de Lille Métropole, par jugement du 23 janvier 2025, statue sur les demandes respectives de deux sociétés liées par des marchés de travaux. L’entrepreneur réclamait le paiement de factures impayées, tandis que le maître d’ouvrage invoquait de multiples désordres justifiant des travaux de reprise et une compensation. Après une expertise judiciaire, le tribunal opère un réexamen détaillé des prétentions de chaque partie. La décision tranche un différend complexe en déterminant précisément la responsabilité contractuelle de l’entrepreneur et en sanctionnant le comportement procédural du maître d’ouvrage.

La solution retenue par les juges repose sur une appréciation rigoureuse des obligations contractuelles et des preuves rapportées. Le tribunal “retient à la somme de 1 580 € H.T pour les travaux de reprise du garde-corps et des escaliers” et condamne l’entrepreneur à payer “la somme de 800 € H.T pour les travaux de reprise de la fixation des éléments structurels”, rejetant les autres postes de réparation. Parallèlement, il ordonne le paiement du solde des factures principales par le maître d’ouvrage. Surtout, il estime que les agissements de ce dernier caractérisent “pleinement des actes de résistance abusive” et le condamne à ce titre à des dommages et intérêts. La décision illustre ainsi un contrôle minutieux de l’expertise et une sanction de l’abus dans l’exercice des droits de la défense.

**La révision critique de l’expertise judiciaire au service de la responsabilité contractuelle**

Le tribunal opère un filtrage exigeant des conclusions du rapport d’expertise, distinguant les défauts imputables à l’entrepreneur de ceux qui ne le sont pas. Cette analyse restrictive définit le périmètre exact de la garantie due. Les juges estiment ainsi que certains travaux de reprise “n’étaient pas prévus au cahier des charges” ou résultent de “dommages causés par des tiers postérieurement à la réalisation de l’ouvrage”. Ils refusent donc d’en faire supporter le coût à l’entrepreneur, qui “a suivi scrupuleusement le cahier des charges”. Ce raisonnement affirme le principe selon lequel la responsabilité du constructeur est circonscrite par les stipulations contractuelles et les faits qui lui sont imputables.

L’appréciation souveraine des juges du fond s’exerce également sur le quantum des réparations. Le tribunal écarte le chiffrage de l’expert lorsqu’il est jugé “manifestement inexact et injustifié”, lui substituant une évaluation alternative proposée par une partie. Pour le garde-corps, il retient ainsi le montant “justifié et très détaillé” de l’entrepreneur, rejetant celui de l’expert. Cette pratique confirme la nature purement consultative de l’expertise. Les juges conservent l’intégralité de leur pouvoir d’appréciation et ne sont liés par les conclusions du technicien que si elles leur paraissent convaincantes et suffisamment motivées.

**La sanction des comportements abusifs dans l’exécution du contrat et la procédure**

La décision consacre une conception exigeante de la bonne foi dans l’exécution des obligations contractuelles. Le tribunal relève que le maître d’ouvrage a “bloqué le paiement de plus de 100 000 € TTC en invoquant des malfaçons” finalement minimes, et qu’il “a opéré sans justification une retenue de 68% du montant des marchés”. Il en déduit que ces agissements, “de mauvaise foi”, ont retardé indûment le paiement et causé un préjudice. La condamnation à des dommages et intérêts pour résistance abusive trouve ici son fondement dans l’article 1240 du code civil, appliqué aux relations contractuelles. Cette solution rappelle que la mauvaise foi dans l’invoquation de vices peut elle-même engager la responsabilité du maître d’ouvrage.

La portée de la décision dépasse le strict cadre de l’exécution du contrat pour toucher à la loyauté procédurale. En qualifiant la résistance abusive, le tribunal sanctionne un usage dilatoire des voies de recours. Il note que l’opposition aux injonctions de payer n’est intervenue qu’après la mise en œuvre de mesures d’exécution forcée. Cette approche vise à prévenir les tactiques consistant à contester systématiquement une créance pour en différer le paiement sans motif sérieux. Elle s’inscrit dans une jurisprudence soucieuse d’équilibrer les droits de la défense et l’efficacité de la justice, en condamnant les comportements qui entravent indûment le processus judiciaire.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».

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