Cour d’appel de Bordeaux, le 29 septembre 2011, n°10/07285

La Cour d’appel de Bordeaux, chambre sociale, le 29 septembre 2011, a statué sur un contredit relatif à la qualification du contrat liant une vendeuse-colportrice de presse et la société pour laquelle elle effectuait des livraisons. Le Conseil de prud’hommes s’était déclaré incompétent, estimant l’activité régie par un contrat de commission. La salariée soutenait l’existence d’un lien de subordination et demandait la requalification en contrat de travail. La Cour d’appel, infirmant le jugement, a retenu la qualification de contrat de travail à durée indéterminée. Elle a ainsi tranché la question de l’application du statut dérogatoire de travailleur indépendant prévu par l’article 22 de la loi du 3 janvier 1991 aux vendeurs-colporteurs de presse.

**La réaffirmation des critères légaux de distinction entre salariat et travail indépendant**

La Cour d’appel procède à une analyse minutieuse des conditions d’exercice de l’activité au regard des textes applicables. Elle rappelle que l’article 22-I de la loi du 3 janvier 1991 institue un statut dérogatoire de travailleur indépendant pour le vendeur-colporteur de presse. Ce statut suppose l’exercice de l’activité « en leur nom propre et pour le compte » d’un diffuseur, sous la forme d’un mandat. La Cour souligne que le paragraphe II de ce même article prévoit que les personnes effectuant la distribution par portage à domicile ont la qualité de salarié « lorsque les conditions juridiques de leur activité ne répondent pas à celles visées au paragraphe I ». L’arrêt opère ainsi une application combinée de la loi spécifique et des principes généraux du droit du travail. Il examine concrètement si les faits caractérisent l’exercice d’une activité en nom propre ou révèlent un lien de subordination.

L’examen des modalités pratiques de l’exécution du contrat conduit la Cour à constater l’absence des libertés inhérentes au statut d’indépendant. Elle relève que la liste des clients était imposée, les journaux préparés et comptés par le dépositaire, les prix de vente fixés et les encaissements effectués directement par ce dernier. La rémunération, sous forme de pourcentage, faisait l’objet de retenues incluant des charges patronales. Surtout, la Cour note que « la prospection est inhérente à l’activité de vendeur-colporteur ». Or, il était démontré que la société « ne permettait pas, que ce soit par le contrat ou dans les faits, de prospecter de nouveaux clients ». Dès lors, l’activité se limitait à une distribution pure, sans possibilité de développer une clientèle personnelle. La Cour en déduit que les conditions du paragraphe I de la loi de 1991 n’étaient pas remplies, ce qui entraîne l’application du paragraphe II et l’attribution de la qualité de salarié.

**La portée prétorienne de l’arrêt : un recentrage sur la réalité des faits au-delà des qualifications contractuelles**

Cet arrêt illustre la primauté du fait sur l’apparence contractuelle dans la qualification des relations de travail. La société défenderesse invoquait la signature d’un contrat de commission et l’inscription au Conseil supérieur des messageries de presse. La Cour écarte ces éléments formels au profit d’une appréciation in concreto de l’organisation du travail. Elle affirme ainsi le pouvoir souverain des juges du fond de requalifier un rapport juridique lorsque les faits démentent la qualification choisie par les parties. L’arrêt rappelle que le statut dérogatoire de la loi de 1991 n’est pas automatiquement attaché à l’appellation de vendeur-colporteur ; il est subordonné au respect de critères substantiels d’indépendance. En l’espèce, l’impossibilité de prospecter a été déterminante pour caractériser l’absence d’exercice en nom propre.

La solution adoptée s’inscrit dans une jurisprudence constante protégeant le statut de salarié contre les contournements par le recours à des montages contractuels. Elle précise utilement le champ d’application de la loi de 1991 en définissant un critère opérationnel : la liberté réelle de développer sa clientèle. Cette décision a une portée pratique importante pour de nombreux distributeurs de presse. Elle invite les diffuseurs à vérifier la réalité de l’indépendance des travailleurs qu’ils engagent sous ce statut, sous peine de voir requalifier leur relation en contrat de travail avec toutes les conséquences sociales et fiscales que cela implique. L’arrêt renforce ainsi la sécurité juridique en fixant une limite claire à l’usage du statut dérogatoire, au service de la protection des travailleurs.

Source : Cour de cassation – Base Open Data « Judilibre » & « Légifrance ».

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